Gabriel Chevallier est l’auteur d’un récit particulièrement haut en couleur

Ce truculent roman satyrique de Gabriel Chevallier, paru en 1934, décrit la vie des habitants d’un petit village du Beaujolais ; oui mais voilà, pour s’assurer durablement le pouvoir et réduire tant le clergé et les bigots que les notables réactionnaires, le maire décide de construire, tout à côté de l’église, du côté où la visibilité engendre la continuelle surveillance des grenouilles de bénitier, un édicule d’aisance, comprenez bien une pissotière.

Occupant ainsi l’esprit de toute la communauté par la présence de l’indésirable mobilier urbain, où personne ne pénètre pourtant tellement il est placé sous les regards de tous, le politicien dispose d’une étonnante liberté pour s’occuper des choses qui l’intéressent et dont plus aucun ne prend attention.

 

Du roman sortiront aussi une pièce de théâtre et plusieurs films

Quelquefois cette histoire se rappelle à ma mémoire par la lecture des manifestations et déclarations de certains des notables de notre politique locale, ou des mêmes choses juste à côté.

Ainsi donc lus-je ce compte rendu des plus sérieux portant sur le jugement par le tribunal fédéral, notre instance suprême, d’un litige opposant un acteur immobilier de la ville à l’Asloca, dont il n’est pas précisé si elle défend des locataires ou si elle se porte en avant pour elle seule.

Il s’agissait de la vente aux habitants de plusieurs petits appartements : apparemment pas de contrainte, pas de menace ni de congé-vente dans la relation des faits mais une violation de la LDTR, à laquelle une dérogation aurait été accordée sans que les conditions nécessaires soient présentes.

 

La vente d’appartements est soumise à autorisation, particulièrement en période de pénurie laquelle existe depuis plus de quarante ans

Ladite loi prescrit en effet l’interdiction de vendre des appartements précédemment loués dans les périodes de crise du logement, crise qui perdure depuis si longtemps qu’il parait évident que tout bien loué ne pourra pas être morcelé pour être vendu, s’il ne remplit pas les conditions autorisant des exceptions.

Mais l’agence qui organisait cette vente et qu’à vrai dire on voit souvent engagée dans des opérations comparables, placée devant un premier jugement lui interdisant les actes, ne s’en est pas contentée et a recouru à la haute autorité cantonale, puis fédérale pour être toujours déboutée.

 

Président d’honneur de l’Asloca et ancien conseiller d’état, Christian Grobet ne saurait tolérer d’exceptions à « sa » LDTR qu’on pourrait appeler « lex Grobet »

Quant au jugement, il confirme une nouvelle fois la prépondérance de l’intérêt public à la préservation du marché locatif et invite l’administration à se conformer à l’interprétation de la cour de justice relative à la vente d’appartements par blocs.

Cependant d’autres remarques sont intégrées à l’article, émanant du président honorifique de l’Asloca qui s’extasie sur ces « arrêts les plus importants de ces 25 dernières années » et s’emballe, dans la défense de la LDTR, en affirmant qu’à chaque fois le département de monsieur Muller a accordé des dérogations de complaisance favorisant indument les propriétaires au détriment des locataires sans respecter la loi.

Eh, c’est qu’il parle de son bébé, de son grand œuvre cet homme-là !

 

Geler la situation existante ne dynamise cependant pas les projets indispensables à sortir de la carence

Un grand-œuvre qui n’a pas, depuis trois décennies qu’il existe, empêché l’aggravation de la pénurie de logements ni l’ascension des redevances locatives, dont les limitations sont très inégalement efficaces et produisent parfois des paradoxes étonnants.

Sur sa lancée ou courant sur son erre, le voici maintenant qui déclare qu’il est urgent de mettre le service juridique du DCTI sous tutelle. Ah, mais je suis bien certain qu’il aimerait en être le tuteur, comme de tout le département et pourquoi pas de tout le gouvernement !

 

L’impérative nécessité de construire des logements est vitale depuis plusieurs décennies et exige une forte stimulation

Car s’il termine en griffant Mark Muller, chef du département, ce n’est pas seulement parce qu’ils ne sont ni du même avis, ni du même parti mais bien parce que toujours il considère cette place comme la sienne propre, qu’il est inconsolable de ne plus avoir.

Cette place qu’il a perdue depuis deux décennies garde certes son empreinte mais il a eu grand peine à s’en écarter, souvenez-vous : son parti lui refusant une nouvelle candidature et une quatrième législature, il avait aussitôt tourné sa veste et changé de parti pour figurer quand-même sur les listes électorales au conseil d’état.

 

Le jugement rendu confirme la primauté de l’intérêt public mais il marque aussi l’aboutissement d’un bras de fer de pouvoir

Quel ne fut pas son dépit devant les résultats du scrutin qui le privaient de ce siège tellement chéri !

Maintes fois encore et par tous les moyens sa voix sonne la charge pour conquérir le pouvoir perdu, mais les insistances à défendre toujours un immobilisme ne peuvent qu’assez mal cacher l’insuccès persistant de ces actions engendrées par lui et poursuivies par son successeur, conservatoires sans dynamisme ni stimulation du marché.

Car c’est la construction de nouveaux logements qui est nécessaire en priorité pour assainir le marché locatif, en grand nombre et partout où la possibilité est ouverte.

 

Recourir au Tribunal Fédéral pour empêcher la vente d’appartements ne résout en rien le marasme immobilier genevois

C’est aussi, par ailleurs, une stricte limitation des transactions spéculatives qui est nécessaire pour éviter l’envol effréné des prix à l’exemple de la bulle des années quatre-vingts, qui déchaina les faillites en domino et laissa blessée toute l’économie cantonale, notamment celle de la banque dont le procès s’est récemment tenu.

Mais ni sur le premier plan, ni sur le second les actions de Christian Grobet, non plus que de son successeur, n’ont eu d’effet car ces actions n’y était pas destinées : pourquoi risquer son fonds de commerce devant une clientèle captive, il vaut bien mieux maintenir une doctrine anti-propriétaires et mener croisade contre les profits supposés de ceux-ci.

 

Le canton du bout du Léman mérite une vraie politique de développement du logement

Nonobstant, c’est en grevant le droit du bail et en exigeant un rapport entre le rendement locatif et le prix de vente des biens que la spéculation sauvage et stupide pourrait être dominée, tandis que la limitation des ventes d’appartement ou l’encadrement des loyers ne sont que des mesures d’accompagnement utiles, mais insuffisantes et complexes à gérer.

 

Pour multiplier les nouvelles habitations, il faut peut-être oublier ou évincer les rivalités personnelles ou partisanes

Seulement cette orientation est beaucoup plus difficile, plus impopulaire surtout dans les milieux parlementaires et, comme elle taille des sources de profits parfois très rapides, elle n’a guère d’adeptes ni de soutiens.

Ne serais-ce pas le rôle d’une association de locataires de faire comprendre l’enjeu et la portée d’un tel changement, qui considérerait le logement non plus comme un marché commercial uniquement mais aussi comme le berceau de vie des habitants, leur nid, leurs racines et privilégierait celui qui vit sur celui qui possède, et surtout sur celui qui spécule ?

A la course au pouvoir, ces considérations philosophiques (hem) ont bien peu d’intérêt et celui-là, qui n’accepte toujours pas d’abandonner ce qu’il a perdu, semble servir d’exemple à Frédéric Hainard qui, démissionnaire par la force des circonstances, annonçait dans les quotidiens neuchâtelois son intention de paraitre sur les listes électorales de la Chaux-de-Fonds en 2012, quitte à créer son propre parti s’il n’est pas présenté par celui auquel il appartient.

Dans la comédie humaine, nombreuses sont les ressemblances quel que soit le lieu ou l’époque.