D’aucun se sont demandés si ce n’était pas le pas de trop, s’il n’y avait pas là une transgression manifeste, un dépassement condamnable.

Car il n’était pas question d’une douleur physique mais d’une souffrance morale, parce que de plus il ne s’agissait pas d’une maladie entrainant la mort inéluctable, la mort physique s’entend.

 

La souffrance persistante accable, l’absence d’espoir d’amélioration terrasse !

Décrit comme « maniaco-dépressif » le malheureux vivait depuis plusieurs années un calvaire chronique que rien n’avait pu soulager ; depuis plusieurs mois sa démarche était faite auprès d’Exit, qui s’était assuré des conditions : sa capacité de discernement était entière et les soins disponibles n’avaient apporté aucun soulagement.

Cependant dès lors qu’il est question d’une « maladie psychique » survient le préjugé du fou : sa capacité de discernement était-elle réelle ?

 

L’absence de lésions physiques visibles ou flagrantes augmente la douleur par la sensation d’une absence de justification !

A laquelle s’ajoutent encore deux questions récurrentes des religieux, des puritains et des peureux liées au temps théorique de sa survie : a-t-on le droit d’interrompre une vie qui n’est pas menacée et n’y aura-t-il pas prochainement un nouveau médicament efficace ?

Parce que le sujet est fortement posé actuellement, peu de jours après était présenté un reportage de la télévision suisse sur le décès par suicide assisté.

Présenté dans son humanité, avec une tristesse de ton et quelque solennité de circonstance, avec sérénité plutôt que gravité le reportage entendait transmettre un regard de la réalité sans parti-pris ni préjugé.

 

De nombreux troubles organiques font cependant partie du syndrome dépressif car il n’existe pas d’isolation entre les parties de l’individu.

Immanquablement pourtant, cet excellent travail d’information déclencha des réactions d’hostilité de prudes et moralistes indécents par leur démesure ou par leur inadéquation.

Ainsi cet encart intitulé « Le porno de la mort » qui, écartant totalement le fond de la matière et ne considérant que la visibilité d’un sujet qu’il ne désire pas voir, n’y trouve qu’un exhibitionnisme excessif et un voyeurisme morbide.

Foin de tourner en dérision ce qu’on ne veut ou n’ose pas affronter, fi d’écarter toujours les souffrances et le trépas, puisque notre nature nous confronte inévitablement à celui-ci et peut-être hélas à celles-là.

 

Les douleurs chroniques amènent également à long terme à la dépression

Car cela n’arrive pas qu’aux autres et la peur n’empêche pas le danger, mais refuser de voir interdit toute réflexion et ne pas regarder nous prive de toute pertinence, nous enferme dans des positions obtuses et irréelles.

Or la souffrance existe à nos côtés, douleurs physiques de la maladie, de la sénescence ou de l’accident, malaises profonds de conflits ou de carences intérieures, déserts ou désespoirs affectifs et émotionnels qu’importe la nature du supplice, les tourments résident aussi près de nous.

 

La souffrance n’est jamais acceptable : sa confrontation peut être combattue avec courage lorsqu’elle est limitée dans le temps.

Devant le martyre naitra la compassion, puis surviendra la réflexion mais celui qui n’est pas lâche ne pourra s’en détourner sans aspirer à résoudre, de l’une ou de l’autre manière, la torture engendrée.

La victime est et reste le seul élément déterminant d’une telle situation car elle seule subit la persécution de son mal dans sa permanence, dans son omniprésence, dans ses fluctuations et dans sa croissance.

La souffrance persistante et l’absence d’amélioration créent un sentiment prononcé d’impuissance dans laquelle sont aussi les thérapeutes

Or le cumul d’afflictions, le bilan de son état de vie ou la désespérance conduisent certains à désirer terminer leur vie et cesser d’endurer, perdre le peu de satisfactions et la somme de disgrâces qui les usent et sont leur calvaire quotidien.

Souvent après certaines hésitations, ils se résolvent alors à chercher une aide pour mettre enfin un terme à ce qui leur est devenu insupportable, qui les déchire constamment et tourmente leur temps devenu trop, beaucoup trop long.

 

Les organisations de lutte contre la torture combattent aussi les tortures morales et les avilissements

Que se taisent alors les moralistes et que s’écrasent les puritains, que se cachent les religieux réclamant des autres la soumission à la souffrance, comme pour contrepartie des jouissances coupables qu’ils escomptent, car personne n’est comptable des tourments d’autrui et moins encore juge du destin.

De sa propre vie chacun est responsable et propriétaire unique, chacun seul peut en disposer pour la construire, la développer ou l’éteindre, parce que chacun reste seul à en recevoir la jouissance comme à en éprouver la cruauté.

 

Autoriser une détermination sereine est infiniment plus humain que de ne permettre que l’auto-agression, quand elle est réalisable !

C’est ainsi un droit inaliénable de l’individu que de déterminer la condition et le moment où l’inacceptable est atteint, de disposer alors, dans un contexte de quiétude décente voire réconfortante, de son euthanasie.

A cet égard prétendre un droit sur la vie de l’autre est d’une grande arrogance, vouloir imposer la survie à quelqu’un qui ne supporte plus sa vie est digne d’un tortionnaire, et railler la circonstance ou le sujet ne démontre que la terreur qu’on en ressent.