Une bombe nucléaire nécessite un uranium fortement enrichi ; une centrale atomique est consommatrice d’un enrichissement plus modéré.

Élément chimique classé dans les actinides, de symbole U avec un numéro atomique de 92, l’uranium est aussi un métal lourd comme le plomb ou le mercure ; largement présent en traces dans notre environnement, il est abondant dans les couches profondes de l’écorce terrestre.

L’eau du Rhône, donc du lac Léman, contiendrait 0,56 microgramme d’uranium par litre d’eau, tandis que l’eau de mer en contiendrait 3,3.

 

La puissance d’une explosion nucléaire impressionne et les radiations induites horrifient beaucoup.

A l’état naturel, sa masse atomique est proche de 238 ; cependant l’armement et une grande partie de l’industrie de production électrique utilisent une caractéristique particulière, la capacité fissile c’est-à-dire d’éclatement du noyau sous un bombardement de neutrons rapides ou lents.

Seul l’isotope 235 d’uranium a cette faculté et cet isotope est présent à raison de seulement 0,7204 % dans l’uranium naturel. Or il faut une concentration de l’ordre de 5 pour cent pour l’utilisation de l’industrie civile et de plus de 90 pour cent pour la production d’une bombe.

 

L’enrichissement est réalisé dans des installations de centrifugeuses en cascade.

Aussi la matière est-elle triée par centrifugation pour aboutir à la concentration souhaitée : c’est l’enrichissement en 235U. Par un simple calcul assez sommaire, la grande quantité de déchet apparait : en supposant une efficacité totale, c’est-à-dire qu’il ne reste aucun atome de 235U dans le rebut, la quantité résiduelle pour la production électrique serait de 6,94 fois plus grande que le produit utilisable.

Pour la production d’une bombe utilisant un kilo d’uranium enrichi, ce ne sont alors pas moins de cent vingt-cinq kilos d’uranium qu’il aura fallu utiliser et qui resteront un solde « appauvri » de l’échange.

 

Les grandes quantités d’uranium pauvre en isotope 232 sont stockées ; d’abord considérées comme des déchets embarrassants, elles ont fait l’objet d’une recherche de valorisation.

Bien entendu, la recherche d’optimisation des opérations abandonnant une partie résiduelle dans le rejet, on estime à huit fois la quantité d’uranium appauvri produite pour une quotité utilisable par les fournisseurs d’électricité et entre 0.2 et 0.4 pour cent la présence de 235U dans l’uranium appauvri.

Dans un esprit de bonne gestion que ne désavouerons pas même les écologistes, il est facile d’imaginer que les exploitants ont cherché des débouchés afin de valoriser l’importante quantité de résidus.

 

Dans les quilles des voiliers, l’uranium appauvri a des qualités certaines et peu d’inconvénients.

D’une densité forte, ce métal dur restait cependant compliqué à diffuser puisqu’il demeure radioactif et par ailleurs, comme d’autres métaux lourds, d’une grande toxicité. Mais sa caractéristique de rebut lui apporte une qualité particulière, il est peu coûteux.

Ainsi sera-t-il utilisé assez largement dans l’aéronautique et dans la marine comme lest, pour les quilles de voiliers mais aussi pour les gouvernes d’aviation. De nombreux aéronefs construits par Boeing et McDonnell-Douglas en ont été équipés.

 

Pour les gouvernes d’aviation, la stabilité et la précision des pièces sont aussi une qualité appréciée.

La « valorisation » d’une matière quelle qu’elle soit passe évidemment par l’examen de ses qualités bonnes ou mauvaises : la dureté et la rigidité du métal en fait partie mais l’uranium en a une autre, qui n’est pas courante et peut être d’un grand intérêt : la matière est pyrophore.

Ce terme particulier désigne un corps qui s’enflamme au simple contact de l’air, dans des conditions particulières, ici dès les environs de six cents degrés. A première vue, ce n’est pas forcément un avantage et il faut prendre l’angle de vue destructeur d’un usage militaire pour bien comprendre.

 

Le quatre octobre 1992, un Boeing 747 d’El-Al s’encastrait dans un immeuble de Schiphol, près d’Amsterdam. L’incendie consuma une partie importante de l’uranium.

Ce métal d’un poids atomique et spécifique élevé est dur et rigide, soumis à un choc violent il résiste à la déformation et montre une forte capacité de pénétration, donc de perforation, qui en fait un projectile efficient susceptible de transpercer un blindage performant.

Après le choc, dans l’action de perforation, la cinétique et les frottements vont l’échauffer fortement, jusqu’à sans doute plus de mille degrés : les conditions incendiaires sont alors réunies et à l’action mécanique se joindra l’effet pyrogène et même la fusion des métaux, portés à très hautes températures.

 

De nombreuses munitions ont été réalisées avec des parties d’uranium.

De quoi apporter une excitation certaine dans l’esprit destructeur des faiseurs de guerre, que cette action conjointe d’un projectile perforant et d’une bombe incendiaire projetant du métal en fusion et en feu : la réalité est pire encore.

L’obus-flèche, pour exemple, est équipé d’une tige pointue en uranium d’environ vingt-cinq centimètres, il est projeté à une vitesse élevée de l’ordre de 1500 m/s ; lors de l’impact, son énergie cinétique est appliquée à une surface d’environ 40 mm2, créant une énorme pression qui troue le blindage ; l’uranium s’échauffe en pénétrant et atteint sa température de fusion, puis se mélange à l’acier pour surgir à l’intérieur de l’habitacle en projections de métal en fusion qui s’enflamme.

 

L’obus-flèche a été développé pour percer le blindage des chars d’assaut.

Au cours de la première guerre du golfe (1991) ces munitions ont été officiellement mises en services. Elles ont démontré leur remarquable capacité de dévastation reléguant au rang de ferraille les chars conventionnels cependant que les blindages de la coalition, comprenant également de l’uranium, n’ont pas été soumis à une véritable épreuve puisque les adversaires ne possédaient pas de munitions à l’uranium.

Mais les succès enregistrés par l’action guerrière des Etats-Unis au moyen de ces nouvelles munitions ont marqué un point d’armement et de marketing puisque depuis, leurs ventes de munition mais aussi d’uranium appauvri se sont développées.

 

Toutes les sortes de munitions ont été confectionnées en uranium, des missiles mais aussi des projectiles pour armes de poing.

Quelques milliers de tonnes ont en effet fait l’objet de commerce entre la France, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis ; les deux premiers possèdent pourtant eux-mêmes une certaine quantité de cette matière parmi leurs déchets nucléaires mais, sans doute, une préparation longue à mettre en place était-elle nécessaire pour qu’ils s’approvisionnent, peu après le conflit de 1991, auprès du dernier pays.

La prolifération de ces munitions est manifestement abondante et il semble que le nombre de nations qui en sont aujourd’hui équipées est bien plus grand que celui des « puissances nucléaires », puisque même Taiwan en serait actuellement pourvu.

 

De très grandes quantités de munitions à l’uranium ont été utilisées en Irak et en Lybie, par les avions, les bateaux, l’artillerie, les blindés….

C’est que la classification de ces matériels est toujours conventionnelle, bien que la radioactivité du matériau impose certains contrôles et que la recommandation de confinement demeure la règle absolue : les méthodes de confinement sont cependant bien incertaines dans les conditions de la munition, d’autant qu’il parait que même la munition des armes légères soit actuellement réalisée dans cette matière.

C’est une forme bien différente puisqu’il s’agit d’armes de combat anti-personnel et non plus de nécessités de perforation de blindages ou de bunkers, mais toutes les munitions de guerre semblent aujourd’hui se fabriquer dans ce même métal sans qu’une documentation précise le but de son utilisation : vitesse, perforation ou toxicité ?

 

De nombreuses lésions sont consécutives aux actions de guerre.

La guerre cependant fait perdre rapidement toute notion d’humanité et de respect, toute considération de ce qui n’est pas efficient dans le seul sens de la destruction.

Ni les motivations de l’action, ni la conduite ou les conséquences destructives ne sont mon propos. Il n’existe aucune guerre propre, aucune frappe chirurgicale ni aucun combat sain ou saint : l’action belligérante est par nature une destruction, elle est négative et ne donne que des pertes pour tous les participants et pour ceux qui subissent les dommages collatéraux.

 

A Fallujah où une résistance durable a perduré, l’intensité était particulière.

Alors même que de grands mouvements se développent contre l’utilisation nucléaire civile après les déboires japonais, dont une centrale est qualifiée aujourd’hui de catastrophe atomique, la prise de conscience est encore faible des conséquences de l’évolution des armements, dont les suites pourraient être pourtant infiniment plus graves.

Aux dommages des radiations qui font tellement peur à tous les mouvements anti-nucléaires, il faut encore ajouter les réalités de la toxicité des matières ingérées, inhalées ou même absorbées par la peau.

 

Plus que les radiations, la toxicité atteint les organes de manières multiples.

Car la combustion du matériau en volatilise jusqu’à 70 % sous forme de particules d’une taille inférieure à cinq microns, qui sont donc respirables et capables même de pénétrer à l’intérieur du corps par l’épiderme, sans orifice ni blessure, et cette matière largement oxydée se disperse dans l’atmosphère en un gigantesque aérosol volatile.

Or ce métal lourd, sans prendre en compte sa radioactivité, entraine lorsqu’il est ingéré de graves troubles neurologiques et d’importantes perturbations de la multiplication cellulaire et, si la primauté de ses inconvénients radioactifs a quelque peu écarté sa nuisance toxique de l’attention, elle ressort cependant fortement dans ce qu’on a appelé syndrome du golfe.

La mise en évidence de cet ensemble de troubles de la santé chez les soldats ayant servi lors du premier engagement de la guerre en Irak, ainsi que chez les humanitaires ou les civils expatriés intervenus sur place, était rapidement fort inquiétante : avec un peu de recul, les suites sont éloquentes et effrayantes.

 

Les atteintes peuvent toucher les organes reproducteurs, les fœtus et les enfants comme ils lèsent déjà les adultes mais aussi l’ensemble des cellules vivantes.

Dès 1974 pourtant, un groupe d’étude du ministère de la défense des Etats-Unis écrivait Dans des situations de combat impliquant l’utilisation courant de munitions à uranium appauvri, les possibilités d’inhalation, d’ingestion ou d’implantation de composés d’uranium peuvent être localement importantes mais la considération du matériel humain n’est pas non plus très grande dans les armées.

En 1979, une usine d’armement proche d’Albany, dans l’état de New-York, laissa échapper des particules d’uranium appauvri. A quarante-deux kilomètres de là, des particules de cette fuite seront découvertes par Leonard Dietz, physicien nucléaire, dans un filtre de laboratoire.

 

Dans maints endroits, les terrains minés mutilent encore longtemps les populations locales mais l’extraction des explosifs reste possible, bien que dangereuse.

L’entreprise sera fermée l’année suivante parce qu’elle libérait chaque mois 386 grammes de poussières d’uranium appauvri dans l’atmosphère et que le nettoyage des propriétés contaminées eut un coût de plus de cent millions de dollars. Autant dire que les champs de bataille ne seront jamais décontaminés, eu égard au coût et à la dimension.

Un autre aspect est de savoir quelle possibilité de protection pourrait exister car des particules inférieures à cinq microns sont susceptibles de pénétrer les meilleurs filtres à air et les meilleures membranes de protection. Mais les armées en restent à nier toute corrélation entre les troubles sanitaires des soldats et les munitions utilisées.

 

La décontamination chimique ou celle des poussières et particules reçues par l’individu sont techniquement assez simples.

Cette dénégation garde une certaine efficacité puisque nombre de militaires français ont plutôt impliqué un médicament préventif ou les vaccins pris dans un délai trop court ; l’Italie s’est fortement émue après le sixième décès par leucémie intervenu dans le groupe de ses soldats revenus de Bosnie et le ministère a nommé une commission médicale spéciale et ouvert un numéro vert, en 2000 déjà, nonobstant sa contestation de tous liens existant entre ces décès et l’action en ex-Yougoslavie.

 

La décontamination des eaux, ici à Fukishima, demande des moyens techniques importants ; il est aussi difficile de confiner la contamination.

Dans cette même année et pendant la suivante, l’Europe politique a mis en cause l’uranium appauvri utilisé dans les munitions ; le ministre belge de la défense a demandé à son homologue suédois, dont le pays assurait la présidence, une ouverture commune des données des pays européens tandis que l’Espagne lançait une enquête médicale auprès des 32000 militaires ayant servi dans l’ex-Yougoslavie.

Selon une étude sur un groupe de 250 soldats de la coalition de 1991 ayant procréé, 67 % des nouveau-nés conçus après la guerre seraient nés avec des malformations.

 

La décontamination des sols est une œuvre énorme, quand elle est possible ou envisageable.

Néanmoins ce sont toujours des munitions à l’uranium appauvri qui sont déversées par l’Otan sur la Lybie et il est difficile d’ignorer complètement leur utilisation actuelle en Afghanistan, au Pakistan tant par l’armée locale que par les étatsuniens (néologisme phonétiquement barbare mais au moins précis), en Irak mais aussi en Palestine pourtant densément peuplée et probablement en Syrie.

 

Le char Abrams, dans ses constructions récentes, a été pourvu d’un blindage composé d’uranium appauvri et de graphite : on protège la capacité de combat mais pas les individus.

L’Irak, pays martyr au premier plan par la quantité de ces munitions déversées après deux guerres et une persistance de guerre civile, est envahi par les conséquences visibles tandis que l’information est feutrée.

L’évolution sanitaire de la population irakienne montre une progression impressionnante des pathologies oncologiques parfois complexes, une même personne souffrant de plusieurs cancers différents simultanés ou successifs tandis que cette maladie se propage souvent à l’intérieur des mêmes familles.

 

L’inventaire des dommages matériels, immeubles détruits par exemple, est immédiatement réalisable.

Les nouveau-nés présentent tant de malformations que chaque famille renferme au moins un bébé monstrueux.

Aux Nations Unies, la sous-commission des droits de l’homme a adopté en 1996 une résolution (N° 96/16) inscrivant les armes à l’uranium appauvri dans la liste des matériels qui doivent être éliminés, au même titre que les armes chimiques, bactériologiques, à fragmentation ou incendiaires.

 

Le comptage des décès et des mutilés nécessite un peu de temps.

Cependant la gouvernance étatsunienne, forte de sa position dominante et de ses succès armés, a su avec l’appui de ses alliés politiques, imposer une norme d’irresponsabilité des instances militaires à l’égard des conséquences environnementales et sanitaires, fussent-elles envers ses propres soldats, à plus forte raison envers les nations lointaines du sol patriotique.

 

Les conséquences sanitaires réelles restent encore impossible à définir !

Voilà donc un extraordinaire succès économique de valorisation des déchets les plus encombrants, qui finissent en grande partie pulvérisés en particules fines dans des décharges à ciel ouvert, sans plus engendrer la moindre responsabilité ni obligation, mais après avoir pourtant produit de nouveaux et confortables bénéfices à l’industrie par leur transformation en munitions.

Ponce Pilate s’était contenté de se laver les mains !