Wahou ! Voilà un titre qui va en faire bondir plus d’un.

Normal, sa formulation est volontairement provocatrice. Mais il ne s’agit pas d’un mensonge pour autant, loin de là.

Lors d’un précédent papier (http://www.pourton.info/2012/06/11/nous-sommes-tous-des-pirates/), nous abordions l’aspect de la culture (musicale principalement) dont le partage fût libre pendant longtemps, sans que la question ne soit abordée et décrite comme un crime pénalisant la culture. Le principe était de démontrer que d’une manière ou d’une autre, ce que l’on considère aujourd’hui comme du piratage, n’est qu’un des ingrédients de l’évolution de l’humanité. Rien que ça. Puisque pour dominer notre environnement nous n’avons jamais cessé de le détourner à notre profit. Finalement, il était tenté de prouver que si nous avions une culture musicale, à la limite de la dépendance, celle-ci s’était forgée à l’époque de l’échange libre des cassettes (copiées ou non), des enregistrements des programmes de radios, qui pour certains d’entre-nous, les plus « touchés », se sont résumés à créer cette « tapisserie musicale » omniprésente. Le résultat en est certains : une consommation démesurée par rapport à nos parents, alors si sages.

Mais. Mais il ne s’agissait que d’une démonstration, quasi mathématique, étayée alors par peu de concret.

Or, voici l’ »American Assembly ». Une division de l’Université de Columbia, aux Etats-Unis, dont le but est de réunir des informations pouvant d’une manière ou d’une autre contribuer à la structure et aux décisions de notre société. Fondée en 1950 par un certains « Dwight D. Eisenhower », alors futur 34ème président des Etats-Unis, mais pas seulement (ici son pédigrée Wikipedia). On est pas là face à une ONG d’illuminés habités par un esprit frondeur.

Et cette American Assembly vient justement de publier (15 octobre 2012) une étude en rapport avec cet article. Nommée « Where do Music Collections Come From? », ce qui signifie approximativement  « Quelle est la provenance de la musique », elle a été menée aussi bien en Amérique qu’en Allemagne.

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Au premier regard, elle rapporte des données qu’on devinaient, concernant la part de musique légale ou pirate, en fonction de la tranche d’âge des individus. Les 30-40 ans sont les plus actifs dans la copies, suivis des 18-30. Au delà de 40 ans, le phénomène est plus tranché, la majorité des titres possédés le sont légalement. Au premier regard toujours, la copie est une catastrophe. Mais les graphiques mettent à disposition une donnée complémentaire, qui n’est pas seulement un pourcentage : la quantité de titres possédés. Et là, les chiffres explosent : ceux qui possèdent le plus de morceaux piratés, sont ceux qui achètent le plus de titres, légalement. Donc les plus gros consommateurs de l’industrie musicale.

Quel serait alors le rapport entre posséder du contenu piraté et du contenu légal ? Une supposition simple vient à l’esprit : ils sont (ces catégories d’âges) simplement les plus amateurs, et n’hésitent pas à copier pour payer moins chère leur « addiction » à la musique. De là a en déduire que s’ils ne pouvaient pas posséder de contenu illégalement acquis, ils en achèteraient donc plus. Constat simpliste et dont les maisons de disques et associations de protection de droit d’auteurs nous abreuvent volontiers.

Simpliste, mais alors pas assez. Car si l’on s’en tient aux chiffres et non pas aux suppositions, il n’y a pas de raison évidente que la génération des 50+ soit moins amateurs de musique. Au contraire, c’est bien à leur époque que celle-ci s’est bien popularisée. Alors pourquoi sont-ils moins consommateurs, moins « accros ». La culture musicale était-elle moindre ou moins prolixe ? Que nenni ! L’accès à la musique était différent. S’acheter un disque, un tourne-disque (mange-disque) restait quelque part du luxe. Résultat, cette génération a tenu pour acquis de consommer avec modération. Et le plus souvent de la production locale. Chanteurs français, musique populaire, classique ou traditionnelle. Rares étaient alors, à l’âge de leur adolescence, les artistes étrangers qui perçaient, encore moins si la langue chantée était différente.

Alors que nos années 80 ont permis, par une sorte de liberté totale d’acquisition du média, à nos générations des 30-40 (justement) de concevoir la musique comme un bien courant, accessible presque aussi facilement que l’eau potable. Résultat ? Le graphique ci-dessus en est la preuve : 1867 disques possédés pour les 18-29 ans contre 1398 pour les 30-49. Pourquoi ? Parce que la génération suivante est elle-même née dans cet environnement musical créé par leurs parents.

C’est un peu l’histoire de l’oeuf et de la poule. A savoir qui a été le premier. Le piratage … on devrait plutôt considérer « l’accès facile voir gratuit à la musique ». Car le piratage n’est que la solution mise en place par les masses concernées pour contourner les contraintes commerciales. Bref, cet accès souvent illégal est-il la conséquence de l’attrait pour la musique ou est-ce l’inverse, c’est à dire que c’est grâce à un accès facile aux médias, que l’engouement se crée ? Les « défenseurs » des droits d’auteurs à l’extrême (Hadoi, Acta et Cie) prétendrons que c’est la première évidence qui prévaut. Alors qu’il est beaucoup plus logique de comprendre en cela, que par son’accès facile à plusieurs générations (gratuit) le produit a mis en place involontairement sa propre promotion. Si la proportion de morceaux « piratés » venait à baisser, les ventes de contenus légaux finiraient inexorablement à diminuer également, la musique rejoignant d’autres biens de consommation entre lesquels il faut choisir en fonction de son budget. Et, dans le domaine du divertissement, le choix est grand et la concurrence acharnée.

Suite à la publication de ces résultats, voici quelques réactions intéressantes :

  • « Cette remarquable étude devrait être une lecture obligatoire pour quiconque s’intéresse aux droits d’auteur et leur application, ou aux défis de la mondialisation culturelle » -Gilberto Gil, musicien et ancien ministre brésilien de la culture
  • « Cette étude est un repère dans les informations sur le copyright. Une enquête empirique sur ce qui fonctionne et ne fonctionne pas. Si les décideurs veulent être guidés par des preuves et non de la rhétorique, ils devront se baser sur cette étude, et pour longtemps. » – William Patry, consultant senior sur le copyright chez Google.
  • Un peu épique … L’ensemble du rapport est vraiment fascinant, et une lecture incroyablement utile pour les décideurs qui sont tellement concentrés sur des choses comme l’ACTA, l’application et les revendications de l’industrie des « pertes « . C’est vraiment une énorme contribution à la recherche sur ces sujets – et quelque chose qui, je l’espère sera livré à des décideurs – j’adresserai des copies aux différents politiciens moi-même … s’il n’y avait pas ce droit d’auteur qui me punirait d’une peine allant jusqu’à cinq ans d’emprisonnement pour l’avoir fait. Mise à jour : de toute évidence cette menace est une satire de ceux qui sont à l’origine de cette étude, j’y ai cru tellement pour moi ce genre de menaces sont devenues banales » – Mike Masnick, Techdirt
  • Ce rapport dans son entier est devenu incontournable » – Michael Geist, directeur de recherche du Canada sur le droit d’Internet et du E-commerce, Université d’Ottawa
  • « Enorme et merveilleux … Un étonnant travail d’érudition et de coopération internationale, qui devrait vraiment changer fondamentalement le débat sur la propriété intellectuelle mise en application dans les arènes par des noms comme l’OMPI et l’USTR. Mais je crains qu’il ne soient trop sensibles et empiriques (qui tiennent pour acquis ce qui a toujours existé) pour cela. » Felix Salmon – Reuters
  • «Étant donné l’ampleur et la rigueur de ce rapport, je pense qu’il restera comme un décisif et que le discours sur le piratage pourra fondamentalement changer » - Glyn Moody, Computerworld UK

Effectivement, à l’heure où ses lignent s’écrivent, la RIAA n’a pas tardé à donner son avis, dans un sens similaire à ce qui a été imaginé : http://piracy.americanassembly.org/npd-confidential/

Pathétique tellement la réponse est peut scientifique et prévisible ? En tout cas, on attend plus qu’une discrimination de la manière dont a été effectué l’étude en question. Et une contre étude prouvant que tout ceci est faux.

Pour terminer, voici un graphique supplémentaire, comparant la collection de titres achetés par les utilisateurs de P2P (un moyen de télécharger de la musique gratuitement mais illégalement pour certains pays – pas la Suisse entre autre) et ceux qui restent sages et n’emploient pas ce genre de technologie. Édifiant :

 

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Espérons néanmoins que tout le monde ne sera pas sourd. Que certains réaliserons que les moyens mis en oeuvre pour contrecarrer la copie sont bien une manne à court terme, mais est une catastrophe pour cette même culture, à moyen terme. A moins, ne l’espérons pas, que seul le profit immédiat ne compte pour eux. Une chose est certaine : à pénaliser la copie, en rendant compliquer les échanges, ils font la part belles aux entreprises cyber-criminelles, qui du coup en font leur vitrine. Monsieur et Madame tout le monde ne pouvant plus s’échanger sans risque des fichiers, les réseaux criminels se proposent de le faire à leur place, se mettant ainsi dans la poche de juteux revenus (publicitaires entre autres) et leur permettant de blanchir de l’argent sale. Si Monsieur et Madame tout le monde arrêtera un jour de copier, il existera en revanche toujours ces entreprises criminelles, quelques soient les mesures prisent, pour tenter de profiter de la naîveté de quelques uns et faire ainsi leur beurre. Beau bilan !

« Ci-dessus « P2P users = utilisateurs de P2P » / Downloaded for free = téléchargé gratuitement / Copied from friends/family = copié chez des amis ou la famille / Ripped = copié depuis un CD original (généralement dans le but d’en diffuser le contenu) / Bought = acheté
sources et liens :

http://piracy.americanassembly.org/where-do-music-collections-come-from/

http://www.pourton.info/2012/06/11/nous-sommes-tous-des-pirates/

http://commons.wikimedia.org/wiki/File:Pirate_Ship.jpp