L’engagement constant de Martin Ennals pour le soutien des droits humains a tracé la ligne d’une carrière exemplaire. La fondation et le prix en sont la continuation.

Perpétuant la mémoire d’un homme qui fut un pionnier de la défense de la dignité humaine, de la liberté politique, de la justice sociale et de la paix, secrétaire général de Amnesty International de 1968 à 1980, actif par ailleurs dans la création de Huridocs, de SOS Torture, de Défense des Enfants International, de Article 19 (pour la liberté d’expression) et de International Alert, la fondation Martin Ennals a été créée par onze organisations mondiales défendant les droits de l’homme.

Chaque année, elle décerne un prix de CHF 20’000.00 à une personne ou à une organisation pour son combat courageux et remarquable contre les violations des droits humains.

Le montant est destiné à servir l’action mise en exergue mais sa détermination est surtout de tendre à protéger, par la notoriété, ceux que leur engagement met en danger.

 

Kasha Jacqueline Nabagesera montre une détermination constante et un courage exemplaire dans ses engagements.

Pierre Claver Mbonimpa, bénéficiaire l’année dernière du prix Henry-Dunant, dont l’action s’applique aux conditions carcérales et judiciaires au Burundi, qui fit l’objet d’un article dans ce blog, a reçu le prix Martin Ennals il y a quelques années.

En 2011, le jury composé de personnalités des organismes fondateurs a distingué par cette nomination Kasha Jacqueline Nabagesera, femme ougandaise fondatrice et dirigeante de Freedom and Roam Uganda (FARUG), importante organisation de défense des droits des personnes LGBT (lesbiennes, gays, bisexuels et transgenre).

 

Hans Thoolen, président du jury, rend hommage au courage et à l’engagement de Kasha Jacqueline Nabagesera.

Hans Thoolen, président du jury décernant, salue en la lauréate une femme exceptionnelle d’un courage rare, qui au péril de sa vie se bat pour la dignité humaine et les droits de la communauté homosexuelle et des personnes marginalisées en Afrique.

C’est une belle reconnaissance, mais c’est pourtant encore peu dire en regard des réalités vécues et de la situation dans son pays, où les minorités et particulièrement ces minorités font l’objet d’agressions, de harcèlement et même de déclassement, d’une extrême ségrégation.

 

Si l’armée a un rôle important dans ce pays aux conditions sociales troubles, l’ordre est loin de régner et le droit encore moins.

Ayant rencontré des brimades et des sanctions dans les écoles pour les lettres sentimentales qu’elle écrivait à l’égard de filles, elle est devenue militante universitaire dès 1999 mais sera temporairement exclue de l’université en 2001.

En 2003, son action deviendra politique en créant, avec deux collègues, FARUG dans l’Ouganda qui interdit et stigmatise l’homosexualité.

 

Mouvement citoyen, le FARUG revendique le droit d’exister et de vivre ouvertement de ses adhérents déclarés ou muets.

Et lorsque j’ai compris qu’être homosexuel était illégal en Ouganda, déclare-t-elle, je n’ai plus regardé en arrière : j’ai cherché une solution au problème. Et je cherche encore, jusqu’à ce que la mort m’en empêche.

Par des opérations d’informations, de plaidoiries, de réseautage avec les organisations et les services sociaux, de lobbying auprès des instances politiques ou judiciaires elle apporte un soutien constant aux individus et communautés de son pays.

 

Au centre de l’Afrique, l’Ouganda n’est pas dans une région où les droits humains ont une valeur réelle.

Recherchant des stratégies d’action, des sensibilisations et des recherches d’expression et d’approfondissement des sexualités marginalisées, des recherches aussi pour trouver des solutions aux problèmes sanitaires du VIH, elle est en constante lutte au premier plan.

Sur cette dernière question, elle compile et rédige en ce moment un rapport afin d’agir par pressions auprès de la commission nationale de lutte contre le SIDA, qui ne comprend pas de représentation LGBT et ne développe aucun programme spécifique.

 

Le pasteur Solomon Male proclame une homophobie assassine (son nom a-t-il une part ?) : dans la guerre d’influence, désigner un « ennemi » permet de fédérer les auditeurs.

L’aide qu’elle tend à apporter est aussi multiple car l’une est mère célibataire, l’autre est au chômage, tel(le) est sans logement et à chacun elle veut donner un soutien.

En 2008 elle ressent la nécessité de créer une équipe de sécurité pour les LGBT : parce que les situations de harcèlement sur le lieu de travail, au logement, dans le village, par la famille même sont multiples et d’un grave danger.

Pour diriger cette équipe constituée sous la dénominat

Editeur d’un journal « d’étudiants », Giles Muhame a lancé une chasse aux sorcières, appelant à pendre les homosexuels.

SMUG (sexuals minorities Uganda), elle choisit son collègue David Kato, parce que ce sujet lui tient à cœur et qu’il est très engagé, prêt à risquer sa propre vie pour une action de soutien ou de protection.

L’homophobie est en effet particulièrement redoutable en Ouganda, au point qu’on parle d’un « sport national » ; fortement stimulé par les missions des évangélistes, dont les interventions haineuses et puritaines sont abondantes, il est aussi probablement utilisé par les politiciens pour se faire une notoriété, minimiser ou cacher les difficultés sociales.

 

David Bahati, député, a enfourché cette monture agitée : dans la course au pouvoir, peu importe la justice d’une cause lorsqu’elle devient populaire.

Ainsi malgré que ce pays, où les relations sexuelles entre adultes de même sexe sont passibles de quatorze années d’incarcération (au titre d’outrage d’homosexualité), se soit fait épingler par les nations unies pour non-conformité aux droits humains, David Bahati député a déposé un projet de loi visant à durcir la situation.

L’application projetée par cette action, engagée en 2007 déjà, engendrerait selon son auteur des peines de prison à vie ou de sanction létale et il aurait déclaré que cette loi ne permettrait pas l’exécution de tous les gays, que dans un monde parfait ce serait le cas mais que dans une démocratie il faut agir par étapes.

 

Suivant son appel au meurtre, la revue a publié les noms, les photographies et les domiciles de plus de cent personnes dont Kasha Jacqueline Nabagesera et David Kato.

Au cours d’un entretien avec Rachel Maddow, journaliste de télévision américaine, il s’est encore exclamé je ne hais pas les gays, je les aime, mais en même temps je dois protéger nos enfants qui sont recrutés dans cette pratique.

Sur un immense fond d’ignorance l’aversion et la haine sont distillées largement par les politiciens comme par les religieux, mais aussi par certains journalistes.

Le deux octobre 2010, un journal récemment créé par des étudiants diplômés d’université publiait un article intitulé « le top 100 des homos ougandais ».

 

Les appels à la haine produisent des manifestations qui vont facilement à l’émeute.

Sous l’interpellation « Pendez-les, ils en veulent à nos enfants ! », il les accusait de vouloir recruter au moins un million de membres d’ici 2012, dont des étudiants et des enfants des écoles secondaires ou primaires.

Les victimes de cette dénonciation étaient désignées par leur nom, leur profession, leur domicile et parfois leur photo récupérée sur des sites internet. Le journal appelé « Rolling Stone » justifie son action en affirmant qu’il s’agit d’une mission d’intérêt public.

 

David Kato s’est largement investi dans le SMUG, organisation destinée à protéger des harcèlements, des agressions et des iniquités de l’homophobie ambiante et institutionnelle.

Le jour même de la publication le SMUG, personnalisé par trois des victimes dont David Kato et Kasha Jacqueline Nabagesera, saisit la haute cour de Kampala, capitale d’Ouganda, et obtint une ordonnance provisoire empêchant le tabloïd ou toute édition affiliée de publier l’identité de toute nouvelle personne suspectée d’être gay ou lesbienne.

Giles Muhame, rédacteur en chef de vingt-deux ans, répliqua aussitôt nous publierons d’autres photos, mais de façon diplomatique, pour contourner la loi. On ne les désignera pas comme homos, mais le public saura qui ils sont.

Le premier novembre, le juge Vincent Musoke-Kibuuka prononça l’interdiction de ce journal pour violation de la vie privée, qu’il prolongea lors d’une nouvelle audience le vingt-trois novembre, le rédacteur en chef se révélant incapable de fonder la dénonciation sur quelque élément de preuve.

 

Les manifestants ont un très grand courage de s’afficher dans une telle condition, au risque de leur intégrité et de leur vie !

Pendant cette comparution, le pasteur Solomon Male (son patronyme est-il pour quelque chose dans son homophobie ?) interpella le juge par la question comment les homosexuels, qui violent délibérément la loi, peuvent-ils réclamer un droit à la vie privée ?

Ensuite il accusa la cour de protéger des criminels égoïstes, sans cœur et agressifs.

Enfin le jugement définitif sortira début janvier 2011, interdisant toute publication de noms de prétendus homosexuels, spécifiant que cette sanction était applicable à tous les médias ougandais.

David Kato, victime qui a combattu avec succès ces agressions par la presse avec le SMUG qu’il dirigeait, dut alerter rapidement les autorités à cause de menaces et d’intimidations lui donnant des craintes pour sa vie.

Il sera battu à mort à son domicile le mercredi vingt-six janvier 2011.

 

Les obsèques de David Kato. L’enquête et ses conclusions ne sont guère convaincantes.

Le lendemain Amnesty International, suivi par d’autres ONG défenderesses des droits humains, exhortait le gouvernement ougandais de conduire une enquête « crédible et impartiale », écrivant aussi :

Le silence assourdissant du gouvernement ougandais au sujet des discours discriminatoires à l’égard des personnes LGBT dans le pays est profondément inquiétant. Il est temps, maintenant plus que jamais, pour les autorités de rassurer les Ougandais sur le fait qu’elles les protégeront des menaces et de la violence, quelle que soient leur orientation sexuelle ou leur identité de genre présumées.

 

Victime de la vague de délations, Auf a pu trouver refuge en France pour sauver sa vie.

Mais il semble bien que les suites de cet homicide se sont enlisées ; quant à Kasha Jacqueline Nabagesera dont l’identité a été citée en même temps que celle du défunt par le délateur, elle a reçu également des menaces de mort.

Auf, qui a subi une dénonciation similaire par le journal Red Pepper, a vécu la destruction de sa vie : il a perdu son emploi, sa maison, sa famille et n’a échappé que miraculeusement à une déchéance certaine et à une mort probable en se réfugiant en France.

Sous le titre Ouganda, au nom de Dieu un documentaire de Dominique Mesmin a suivi son parcours.

 

Par ses courageux engagements, Kasha Jacqueline Nabagesera a acquis une notoriété grâce à laquelle elle est invitée à s’exprimer dans de nombreuses manifestations.

Interrogé, il déclare mes amis et ma famille ont été harcelés de questions pour savoir comment ils avaient pu vivre aux côtés d’un homo et pourquoi je l’étais devenu. Ils ne s’inquiètent pas de mon sort. Seule ma grand-mère, qui m’a un temps protégé, le fait.

Kasha Jacqueline Nabagesera qui s’est investie largement dans les communications par la télévision ou la radio, par les communiqués qu’elle diffuse, a rencontré des attaques fréquentes et pas toujours verbales.

Assaillie lors d’un forum social à Nairobi en 2007, elle a dû adopter des mesures pour sa sécurité et change fréquemment de domicile. Gageons que la renommée du prix Martin Ennals aura sa place dans ce dispositif.