Remise du prix Henry-Dunant à Pierre-Claver Mbomimpa

Le cinq avril 2011, en la salle Alabama de l’Hôtel-de-Ville de Genève, a été remis le prix de la fondation Henry-Dunant, reconnaissant en Pierre Claver Mbonimpa un défenseur émérite des idées émises par l’auteur éponyme.

Le retentissement dans notre localité est resté limité et c’est regrettable car l’action du lauréat est loin d’être sans intérêt, si cependant de sa personne on ne sait presque rien.

 

A cette occasion, Pierrre-Claver Mbomimpa a exprimé sa détermination.

Détenu du treize décembre 1994 au treize décembre 1996 dans son pays, le Burundi, pendant une période trouble et pour avoir déplu, il découvre des conditions effarantes de promiscuité, d’insalubrité des cellules mais aussi de traitements dégradants, de tortures et autres conditions inhumaines, ainsi que des incarcérations et des condamnations arbitraires.

 

La prison centrale de Bujumbura : très pleine de gens de tous âges, détenus pour des raisons parfois obscures.

Ancien inspecteur du commerce extérieur, il ne cherchera pas à reprendre son activité mais s’attellera dès sa sortie de prison à l’association pour la défense des droits des prisonniers, qu’il réalise avec le concours de deux codétenus.

Dès 2003, l’association deviendra l’actuelle Association pour la PROtection des Droits Humains APRODH : parce que les droits humains sont bafoués même pour les citoyens qui sont hors des prisons.

 

Certains prisonniers sont particulièrement jeunes.

Je voulais ainsi porter secours aux victimes de violences sexuelles et fournir une assistance juridique aux nombreux burundais accusés injustement de divers délits, déclare-t-il.

Lorsque, en août 2010, le communiqué a informé que « le prix Henry-Dunant – terrain vient d’être octroyé à Pierre Claver Mbonimpa, président de l’association pour la défense des droits de l’homme et des personnes détenues (APRODH), une organisation burundaise, pour ses accomplissements exceptionnels dans le domaine des droits des prisonniers au Burundi », il a réagi :

 

La détention est toujours une chose terrible, mais les conditions en sont aussi parfois inhumaines.

C’est un sentiment d’une immense joie, de satisfaction. Cela donne du courage à beaucoup travailler parce que nous constatons que ce que nous faisons est apprécié non seulement par les Burundais mais aussi par les étrangers.

Il a alors considéré que son organisation était distinguée à cause des visites de terrain, dans des lieux de garde à vue et à l’intérieur des établissements carcéraux. Il a ajouté :

Quand nous rendons visite à tous ces gens, nous essayons de faire le suivi de leurs doléances.

 

De même que les soins aux blessés, le secours aux prisonniers et la défense de la dignité humaine sont bien dans la ligne définie par Henry-Dunant.

Si, dans un premier temps, Henry Dunant s’était attaché d’abord au contexte des combattants c’est bien dans le même sens qu’il entendait agir pour les protéger, cherchant à faire reconnaitre la neutralité des blessés, qui n’étaient plus des ennemis dès lors qu’ils ne pouvaient plus combattre.

Cette vision, écartée par Gustave Moynier dans sa conception pragmatique, n’aurait sans doute pas été tolérée par les belligérants ni à l’époque, ni aujourd’hui tant la haine s’accroit dans les confrontations, mais l’idéal en est cependant tellement bon qu’il n’est plus vraiment humain.

L’orientation du médaillé est manifestement comparable aussi lorsqu’il milite pour les droits de l’homme ou réclame haut et fort une justice sans iniquité ni impunité.

 

Comme d’autres pays de cette région, le Burundi a connu des « épurations ethniques ».

La tâche est ardue dans un pays dont les structures sociales ne sont pas encore très fortes et dont la politique est largement marquée par la guerre des pouvoirs et la course au pouvoir.

Cette action de défense des prisonniers est évidemment une démarche qui dérange le pouvoir établi et l’appareil existant, dans ce qui est licite mais négligé, et dans ce qui ne l’est pas mais sert les intérêts des compétiteurs du pouvoir local ou central.

 

De véritables massacres se sont succédés (ici à Gatumba)

Rien d’étonnant donc à rencontrer des adversités et des objections de toutes sortes, avec des méthodes diverses qui ne sont ni toujours ouvertes, ni souvent honnêtes.

Aussi faut-il se préparer à lutter pour sa propre survie et pour celle de son œuvre, apprendre à se protéger par des actions de groupes, des lobbyings, des publications ou des pétitions.

 

Le pays a aussi connu les « camps de regroupement » dans la répétition des plus noires pages de l’humanité.

C’est une trace de cette lutte que l’on trouve en 2007, lorsqu’il reçoit une convocation du Parquet Général de la République dont il n’identifie nullement le contexte, n’ayant pas d’instance ouverte : pour se protéger d’actions occultes, il s’empresse de communiquer et de faire publier ce document.

La documentation disponible ne fournit rien des suites de cet incident mais le rapport de l’APRODH dresse un bilan bien lourd de l’année 2007 : mauvaises conditions carcérales, tortures, violences sexuelles, exactions diverses et violations continuelles des droits humains.

En septembre 2008, c’est une autorité communale qui se déchaine en accusations multiples contre cette association qui, affirme-t-elle, intervient dans les dossiers des détenus et les fait libérer avant que les enquêtes ne soient terminées.

 

L’expression, à plus forte raison la publication sont loin d’être libres : Hassan Ruvakuki est incarcéré pour avoir exercé son métier de journaliste, comme beaucoup d’autres.

Pierre Claver Mbonimpa rappellera les conditions dans lesquelles ont lieux les visites des prisons : en compagnie d’un magistrat et du procureur de la circonscription. Il arrive que ce dernier relâche certains détenus dès lors qu’il constate qu’ils ont été abusivement mis au noir. (sic)

Un autre axe des mouvements de Pierre Claver Mbonimpa, qui pourrait comprendre une autoprotection, est aussi de réclamer justice : pour feu Ernest Manirumva, vice-président de l’observatoire pour la lutte contre la corruption et les malversations économiques OLUCOME, par exemple, assassiné dans des circonstances impliquant des véhicules de la police et des militaires.

 

La justice est peu rendue et un activisme engagé la revendique.

Mais aussi de réclamer la bonne administration de la justice et non l’action de citoyens justiciers car septante-cinq Burundais au moins ont été exécutés par des foules en colère en 2009, soupçonnés d’infractions allant du larcin au meurtre, en passant pas la sorcellerie.

L’implication et même la complicité des autorités sont évoquées dans cette justice populaire qui viole gravement les droits humains et reste impunie.

 

L’exercice des pouvoirs régaliens n’est pas démocratique ni équitable : les forces spéciales en sont un bras fort.

La protection des prisonniers malades est encore un aspect qui recèle quelques difficultés car il faut se battre contre des pratiques inacceptables, telles par exemple que de maintenir menottés les détenus hospitalisés sous le prétexte de les empêcher de s’évader, mais sans doute d’avantage pour s’occuper d’affaires privées plutôt que d’assurer des services de garde.

Si le début de l’année 2010 semble avoir été prometteur selon les déclarations de Pierre Claver Mbonimpa, la circonstance des élections communales, qui ont été boycottées par des partis d’opposition, a conduit à une recrudescence manifeste d’actions arbitraires et de violations des droits humains et individuels.

 

Le président Pierre Nkurunziza dirige le pays sans que l’ordre ni la cohérence ne soient réalisés.

Ainsi l’APRODH s’indigne en juillet d’une chasse systématique des membres des partis d’opposition par la police et de leurs arrestations le plus souvent arbitraires dans la mesure où les opérations se sont souvent faites sans aucun mandat d’arrêt.

Lorsque des corps retrouvés dans une rivière et dans le lac Tanganyika sont identifiés comme appartenant à des personnes précédemment détenues par la police, Pierre Claver Mbonimpa met en cause les autorités et évoque des exécutions extrajudiciaires.

 

Sur la rive du lac Tanganyika, la présence d’une dépouille n’est pas surprenante : l’eau sert à noyer les exécutions sommaires.

Le vingt octobre, au cours d’une conférence de presse, la police l’accuse de défendre les seuls opposants au régime en place. Elle confirme pourtant que les six corps retrouvés peuvent être parmi les personnes arrêtées par elle vers seize heures le deux octobre, puis relâchées vers dix-huit heures faute d’éléments à leur charge.

 

Le drapeau national du Burundi : il y a hélas beaucoup de sang répandu, le rouge n’est pas seulement emblématique.

Puis au cours d’une rencontre organisée le même jour par le ministre de l’intérieur, ce dernier indiqua envisager de suspendre l’agrément de l’APRODH.

Une contre-offensive sera menée par l’Organisation Mondiale Contre la Torture le cinq novembre, appelant à écrire aux autorités burundaises une demande structurée à une liste d’adresses ainsi qu’aux représentations diplomatiques dans les pays respectifs.

Relayée par d’autres institutions, cette requête a sans doute atteint son objectif puisque l’APRODH perdure et reste présidée par Pierre Claver Mbonimpa.

 

Les pays voisins aussi ont gaspillé des flots de sang.

Le sort de l’action entreprise dans la recherche de la vérité du décès des défunts du lac est cependant incertain puisque, répondant à une déclaration de la ministre de la justice burundaise informant que la commission enquêtant sur les cas d’exécutions extrajudiciaires des membres d’opposition avait seulement manqué de dix millions de francs burundais (CHF 7210.00 € 5589.00) , le président de l’APRODH a affirmé que son association était prête à payer cette somme le vingt-quatre décembre 2010.

Assurément la besogne de Pierre Claver Mbonimpa n’est ni simple, ni légère et il met à l’empoigner beaucoup de zèle et de conviction : espérons que sa récente distinction, qui n’est pas la première, permettra d’asseoir un peu plus sa position dans la structure sociale de son pays.