Le manteau de fête sur l’immeuble de la direction.

Vénérable institution qui fêtait il y a bientôt deux ans ses 475 automnes, l’hospice général est-il à la hauteur de sa tâche ?

Cette question est loin d’être anodine car le domaine, qui n’est pas la charité mais l’aide sociale, fait l’objet non seulement de multiples critiques mais aussi de multiples attentes, et d’autant de visions qu’il y a de regards.

 

L’arcade du centre d’action sociale au siège social.

C’est pourquoi il est tout d’abord nécessaire de définir sa mission et les objectifs qui sont brigués.

Dans sa sage munificence, le grand conseil n’y a pas consacré moins de six lois différentes du répertoire systématique genevois. Peut-être que la prodigalité est diffuse, mais l’objet concerné ne l’est sans doute pas moins.

 

Bertrand Levrat, directeur général et son état major sont déterminants dans l’application de la loi.

Reste à savoir l’efficacité de cette prodigalité juridique car les structures, nécessaires indiscutablement, ne font pas le résultat auquel elles sont destinées.

Comme dans tout système, les conducteurs ont besoin d’une armature mais restent déterminants par leur détermination et par leur action plus encore que ladite ossature.

 

La première question posée.

Il y a quelque temps, les bénéficiaires ont eu l’heur de se prononcer favorablement et de complimenter leur donateur, au travers d’une enquête dont la neutralité n’est pas en cause.

Reste à savoir pourtant dans quelle mesure les participants ont su ressentir l’indépendance de la demande car la situation d’un indigent dans l’attente de cette indispensable manne n’est, pour le moins, pas confortable.

 

Le centre d’accueil pour candidats au refuge politique : unique exemple de logement par l’hospice général.

Certaines critiques sont intervenues quant à des situations particulières et la pénurie de logements de l’arc lémanique, plus aigüe encore à Genève que dans le reste de la région, a suscité des tensions auxquelles personne, ni individu, ni institution n’échappe plus.

Plus essentielles et même vitales du point de vue des nécessiteux (terme plus large que l’indigence dans ce cas) sont les questions que posent l’accueil et les moyens d’intervention, lesquels ne se limitent pas d’ailleurs à la question financière puisque l’aide sociale est maintenant centralisée en cet organisme.

 

Les abris de la protection civile servent d’accueil aux sans abris par grand froid seulement.

Ainsi faut-il aussi se demander si tous les moyens sont organisés pour permettre la ventilation vers d’autres charpentes sociales telles que l’office du logement et d’autres services susceptibles d’intervenir en cas de détresse.

Les services qui peuvent intervenir dans les cas dramatiques de violences conjugales sont, semble-t-il, bien coordonnés et le renvoi vers ceux-ci parait opérationnel.

 

La dignité comme les droits de l’homme est une notion qu’il faut préciser.

Maintenant, qu’en est-il de la prise en charge urgente ou immédiate, quid de la polyvalence ou de l’éclectisme d’accueil ?

Ma question n’est pas sans intention et je prends en exemple une personne précise, qui sollicita une aide dans la dramatique circonstance de perte de son logement.

Ce quinquagénaire et bientôt plus, natif et bourgeois de Genève, d’une santé imprévisible plutôt que précaire et lésé par elle dès son jeune âge, prenant en main son indépendance plutôt que de mendier ou de se résoudre à la sollicitation, a fait tant bien que mal, au gré de cette irrégulière forme physique son parcours professionnel.

 

Est-il indispensable d’en arriver là pour obtenir une aide ?

Par les aléas que la vie lui a réservés, deux interventions urgentes se sont annoncées, nécessaires sans délai sous peine de risques graves.

Bien que dépourvu de couverture en perte de gain, puisque sa santé le dépouillait de possibilités crédibles c’est-à-dire sans réserves importantes, il dut faire face aux circonstances dans le moment le plus critique, à la naissance de la crise économique.

 

Fondateur et dirigeant de Carrefour-Rue, entre autres, Noël Constant se dépense sans compter pour faire ce que personne n’assume, secourir les exclus.

Près d’une année d’incapacité l’ont laissé ainsi dans une position de dénuement, nonobstant tous les précédents engagements d’énergie et de courage.

Persistant pourtant dans ses efforts, il fut cassé par la perte de son logement et bientôt par la faillite de la société avec laquelle il développait son activité.

 

Point d’eau, une réalisation de Carrefour-Rue qui permet aux démunis de prendre une douche ou de laver son linge.

C’est à ce moment seulement qu’il frappa à la porte de l’hospice, parce que désespéré et démuni de toute ressource.

Seulement voilà :

De ses activités maintenant perdues restaient quelques traces. Des sociétés aussi vides que l’abysse la plus profonde dont il restait administrateur, une encore dont il était gérant mais qui ne lui rapportait rien, d’autres liquidées mais encore visibles en consultant le registre du commerce.

 

La coordination des institutions (Caritas, Centre social protestant notamment) évite certes des abus potentiels mais empêche aussi de pallier aux manquements.

Et un statut d’indépendant pourtant liquidé, mais qui encore dérangeait.

Car c’est bien le point d’accrochage, l’indépendance !

C’est une véritable malédiction, une peste, un spectre que l’on ne peut pas regarder ni évoquer, qu’il faut proscrire avant tout, liquider à tout jamais avant que de se présenter au guichet de l’aide sociale.

Avant tout donc, il faut être totalement et irrémédiablement dépouillé, dépourvu de toute espérance et de toute attente, non seulement de tout recours mais aussi de tout moyen réel ou virtuel pour prétendre à une aide.

 

Si la coulou, autre réalisation de Carrefour Rue, peut accueillir des sans abris, l’hospice général n’est pas équipé pour les aider.

Fi donc, défaites-vous donc de ces mandats et faites radier ces inscriptions avant de revenir car nous n’examinerons pas votre situation sans cela !

Mais la chose n’est pas simple car les sociétés ne peuvent être défaites d’un administrateur et leur liquidation n’est ni rapide, ni gratuite.

A cela nulle réponse car l’aide sociale n’y est pas compétente, tandis qu’elle ne peut entrer en matière sans cette condition.

Encore faudrait-il présenter une documentation antécédente pour démontrer l’absence de résidu positif ou suspect.

 

Parfois ouverts pour faire face à l’affluence des réfugiés, les abris ne sont ouverts aux sans abris que par grand froid.

Seulement la perte du logement est aussi la perte des documents : là non plus l’aide ne peut rien, ce qui se comprend, mais elle exige pourtant ce qui n’est plus disponible.

Corneille sans doute est passé par là !

Deux mois ainsi se sont écoulés laissant seulement venir une aggravation délétère, sans qu’aucune aide ne vint puisqu’aucune décision positive ne pouvait être prise, ne laissant au pauvre meurtri qu’un plus grand désarroi et… un sentiment de honte de son origine dont pourtant il fut si fier.

 

César décidait de la mort, le refus d’aide est une condamnation à la mort sociale.

Le recul, la consultation des textes et le regard des conditions de cette histoire apporte certaines constatations.

Tout d’abord l’organisation de l’aide sociale est ainsi orientée qu’il faut n’avoir aucune attente, aucun espoir avant de présenter les conditions évidentes de l’assistance.

C’est peut-être une conséquence des rares abus qui ont fait la une des quotidiens ou la volonté prude de certains, qui craignent trop que l’aide ne soit confortable, mais je doute que cela produise quelque bon effet.

Car il faut d’abord devenir mendiant dans l’attitude et dans la démarche, mais mendiant exclusif, sans sursaut ni reste d’ambition, sans plus d’envie puisque l’absence de toute velléité est un critère essentiel et qu’il faut se dépouiller de tout moyen de retour à une vie non-assistée.

 

Les mendiants immigrés créent beaucoup d’émois mais voudrait-on les remplacer par des mendiants autochtones ?

Alors apparait cette ironie affreuse que le but énoncé par la loi sur l’aide sociale individuelle « de prévenir l’exclusion sociale » est plutôt compris comme de gérer l’exclusion sociale, ou d’attendre qu’elle existe avant de la combattre.

Et surtout d’attendre qu’elle existe, de ne pas intervenir avant !

Quel dommage que de manquer ainsi la cible, de tirer si clairement à côté.