Après une longue instruction, le tribunal a tranché.

Le tribunal correctionnel de Boudry a rendu la justice !

Ce n’est pas un banal quotidien, en fin d’automne 2010, il a acquitté Daphné, ancien médecin cantonal, de l’accusation d’homicide.

Daphné, dans sa pratique, était confrontée à l’extrême souffrance d’une patiente, atteinte de sclérose latérale amyotrophique.

 

Qui s’arroge le droit de condamner à souffrir encore !

Cette patiente, paralysée presque complètement, ne pouvait se nourrir ni s’abreuver elle-même.

Sachant sa maladie au pronostic mortel, après la traversée de souffrances affreuses, elle avait exprimé clairement et durablement sa volonté d’abréger son supplice.

Mais elle avait cependant attendu longtemps, jusqu’à se trouver dans une situation de complète dépendance, maintenue par perfusion et sous assistance respiratoire.

 

La différence entre la torture active et celle que certains prétendent imposer aux malades chroniques est lâchement qu’il est plus facile de s’en laver les mains.

L’évolution de la maladie est alors très avancée et la paralysie engendre de très grandes souffrances, notamment par la perte de capacité respiratoire, alors que la patiente a perdu déjà totalement son autonomie, ne gardant de mobilité que dans le pied.

Par demande pressante, elle a sollicité du médecin qui a sa confiance, Daphné, de l’assister puisqu’elle ne peut agir elle-même et a convenu d’un signe de communication par un geste précis, un mouvement qui lui reste accessible.

Malgré son courage, elle arrive à la fin de sa résistance et est déterminée à se libérer. Elle supplie, par les yeux car elle ne parle plus, par le geste qu’elle réitère, elle insiste.

 

Daphné : beaucoup de courage, une grande dignité, de l’humanité et de l’empathie.

Daphné n’est pas en position facile car elle a porté la charge de médecin cantonal, nommée par le conseil d’état pour veiller à la pratique éthique et conforme à l’art, mais aussi au droit.

Elle reste médecin, soumise à des règles légales précises, mais elle voit, elle ressent la douleur de sa patiente.

 

Les médecins ont les mains liées : c’est le malade qui doit par lui-même engendrer l’absorption du médicament létal.

Elle ne peut ignorer que  son acte sera dénoncé, parce qu’elle a représenté la rigueur de la loi, mais elle ne peut non plus rester sourde à la souffrance de sa patiente, qu’elle voit jour après jour.

Elle ressent l’agonie de la malade, elle partage sa détresse et mesure son désespoir, mais aussi sa détermination.

 

La perfusion ou goutte à goutte est un moyen mais c’est le patient qui doit ouvrir le flux.

Enfin Daphné obtempère, elle prépare la potion létale, la met en place, puis elle questionne. Voulez-vous vraiment que je vous donne la mort ?

La moribonde répète, des yeux et du pied, refait plusieurs fois le geste convenu, avec tout l’espoir qu’elle peut encore ressentir.

Alors Daphné ouvre le tuyau, libère la perfusion. C’est la fin de sa quiétude, elle le sait, le début de son calvaire, elle le sait, elle fera face.

 

Quand le patient en a la capacité, le médicament peut aussi être administré de manière orale.

Un médecin tiers vient constater le décès, il en comprend tout de suite le contexte et, ainsi que la loi lui en fait le devoir, il dénonce à l’autorité ce que l’accusation qualifiera d’homicide.

Commence une traversée du désert, une longue procédure et une horrible accusation : elle a tué.

La traversée du désert est maintenant achevée pour cette femme magnifique, qui a placé la lutte contre une souffrance qui n’était pas la sienne avant l’ambition de sa propre carrière, qui a préféré mettre en péril son droit de pratique que d’imposer un plus long supplice à sa patiente.

 

La déontologie ne doit pas oublier que l’engagement du médecin, s’il est de protéger la vie, est aussi de soulager la souffrance et de l’éviter lorsqu’elle est inutile.

C’est pourquoi il  m’importe de saluer avec respect et admiration la compassion avec laquelle elle a pesé, en conscience, l’intérêt et le droit de l’individu dépendant d’elle.

Au nom de l’humanité, sentiment de bienveillance et de bonté, de la commisération, empathie envers ceux qui souffrent, je veux la remercier et lui exprimer la gratitude que l’humanité, ensemble des êtres humains, lui doit.

En effet si, pour éviter tout abus et toute interprétation trop leste ou trop opportune, la loi et la règle restent pour le moins critiques à l’égard de l’euthanasie active, geste déterminant d’un tiers dans le décès artificiel du malade, sa prérogative à disposer de sa vie est et reste à mon sens entière et inaliénable.