La citation biblique de cet homme qui donnait à ses trois fils le même pécule et les enjoignait à faire leur vie, puis qui voyait revenir l’un ayant dilapidé son bien, le second l’ayant préservé sans bénéfice et le troisième ayant assuré sa fortune n’est pas de mise ici, car c’est le capital de santé qu’il faut savoir préserver.

Naturellement, il est possible de considérer que l’épanouissement physique est une valorisation du capital mais l’idée de faire fructifier son capital de santé ne paraît néanmoins pas vraiment fondée.

Par ailleurs, comme pour un bien, aucune prudence n’est une garantie et il n’existe pas de méthode totalement dénuée de risque, mais il existe en revanche des méthodes assurées de ruiner son patrimoine et de le dilapider.

 

Boire pour être saoul

Ainsi en est-il des excès outranciers, tels ces surconsommations qui conduisent au coma éthylique et qui alarment à juste titre, par le nombre et par la jeunesse des patients concernés, attirant l’attention sur une recherche, non de joie ou de fête, mais bien d’un état d’ébriété avancée.

Par la quête de sensations nouvelles mais aussi de fuite, cette attitude s’apparente peut-être à la prise de substances interdites qui sévit aussi largement parmi les noctambules et les fêtards, laquelle atteint aussi souvent la population d’adolescents et de jeunes adultes à leur propre détriment.

 

Les poudres présentes dans bien des soirées

Le risque représenté par un tel essai n’est pas négligeable mais la répétition de chacun de ces excès constitue vite un dommage concret, qui deviendra progressivement constatable et hypothéquera l’édifice sanitaire individuel.

Une autre manière de galvauder sa santé appartient au mode de vie de chacun : la dépendance de l’alcool ou du tabac est l’exemple déjà largement rabâché et souvent flagrant, l’insuffisance d’activité physique est une autre partie liée à la prépondérance d’intérêts sédentaires ou passifs, générée par l’abondance de l’offre télévisuelle et de jeux liés à l’écran.

 

La malbouffe, néologisme trop réel

A cela s’ajoute une léthargie alimentaire, que l’essor de l’industrie favorise largement et que la profusion d’aliments d’accompagnement accentue : l’homme moderne se nourrit de surgelés ou d’autres préparations commerciales, de frites, de hamburgers et de pizzas bien plus souvent que de repas préparés à la maison et dans ce dernier cas même, il tend de plus en plus à ne vouloir que de la viande et des pates ou des frites. Au surplus, il grignote devant l’écran.

Mais la croyance largement répandue de pouvoir résoudre tout inconvénient physique en ingurgitant des médicaments n’est pas une mince érosion de son avoir sanitaire non plus car, si les progrès de la pharmacopée ont permis de grandes avancées, les médicaments que l’on prend pour leur effet primaire ont aussi des effets secondaires, certains immédiats tandis que d’autres ne se manifestent que par le cumul des prises.

 

Nécessaires, palliatifs ou seulement confortables, les médicaments peuvent aussi éroder la santé

Au fur et à mesure de l’avancement des connaissances du corps humain, les scientifiques se sont efforcés de faire connaitre leurs découvertes et d’alerter les opinions des conséquences, telles qu’ils les déduisaient de leurs constatations.

Ainsi la découverte de l’athérosclérose, de ses conséquences (infarctus, accidents vasculaires, obstruction des artères) et de son lien avec l’hypercholestérolémie a-t-elle amené, dès après la fin de la guerre, une grande alarme générale contre toutes les graisses animales, rendues responsables des montées de cholestérol.

 

Largement promue par la phobie du cholestérol, la margarine est un pur produit de l'industrie

Nombreuses ont été les recommandations émises et les mesures prises dans le même sens, par des moyens de propagande ou de taxation des graisses animales (dans certains pays), particulièrement le beurre, tandis que la margarine et les graisses végétales bénéficiaient largement de cette phobie.

Puis en affinant les données et les études épidémiologiques, il devint évident que le cholestérol total n’était pas en cause tant que le « mauvais » cholestérol (LDL ou lipoprotéine de basse densité), qui est en réalité le transporteur du cholestérol à l’intérieur du corps et vers les cellules, tandis que le « bon » cholestérol (HDL ou lipoprotéine de haute densité) est le transporteur du cholestérol vers le foie, pour son élimination et donc sa régulation.

Dès lors, la première idée sur laquelle toute l’alarme publique avait été fondée de supprimer les aliments susceptibles d’amener du cholestérol alimentaire (car notre foie fabrique aussi du cholestérol) n’avait plus toute sa place et il fallait reprendre l’étude épidémiologique pour établir la cause des déséquilibres constatés.

Or donc, le bénéfice des consommateurs de margarine n’était plus bien établi, mais il devint bientôt contredit de belle façon par une autre découverte.

Une petite digression est ici d’une grande utilité sur la margarine car, à l’origine, ce produit a été réalisé par le pharmacien français Mégé-Mouriès, pour répondre à un concours lancé par Napoléon III de chercher un corps gras semblable au beurre mais de prix inférieur et de meilleure conservation.

Partant de graisse de bœuf avec du lait et de l’eau, il produit une émulsion pour laquelle un brevet fut déposé en 1872, avant le début de la production.

Mais cette réalisation n’aurait eu aucun intérêt dans l’action de remplacement d’une graisse animale puisqu’elle est elle-même de cette nature.

 

Différence de formation de la cellule, dérangement de l'assimilation par le corps

Au début du vingtième siècle, l’industrie alimentaire réalisa l’hydrogénation des huiles végétales qui modifiait la texture de la graisse en augmentant la température de fusion, solidifiant les huiles ainsi traitées à température ambiante.

Plus économique, cette confection remplaça rapidement le suif émulsionné sur le marché domestique ou industriel ; c’est cette élaboration qui sera préférée au beurre dans le combat contre le cholestérol.

Cependant l’hydrogénation ne modifiait pas que la consistance de l’acide gras utilisé : elle transformait également la structure cellulaire non dans la formule chimique mais dans les liaisons, qui de « cis » devenaient « trans ».

Cette différence, en apparence bien petite, n’est cependant pas anodine quant aux synthèses organiques, puisque les études successives ont montré des incidences négatives prononcées de la consommation d’acides gras « trans » d’origine industrielle ; car il existe aussi des acides gras « trans » d’origine naturelle dans une quantité limitée, qui ne paraissent pas avoir les mêmes conséquences.

Comme par ailleurs dès les années cinquante l’industrie oléagineuse s’est mise à extraire les huiles à haute chaleur (plus de 160°) par souci de rendement (près du double d’extraction) et que cette température entraîne également la transformation des chaines « cis » en chaînes « trans », toutes les graisses alimentaires industrielles ont été concernées pendant plusieurs décennies.

 

Catherine Kousmine dénonçait les méthodes de production de l'industrie alimentaire

La doctoresse Kousmine, décédée à quatre-vingt-huit ans en 1992, dénonçait avec véhémence cette production et ses nuisances dans ses ouvrages parus entre 1980 et 1987 ; elle pointait la responsabilité de ces aliments dans le développement des cancers, des scléroses en plaque et des polyarthrites chroniques évolutives.

A défaut d’une démonstration institutionnelle, dont elle disait laisser aux jeunes universitaires le soin de la faire, son travail n’aura pas été pris en considération par le collège médical mais celui-ci, par des études successives menées en son sein, soulignera pourtant d’autres conséquences qui ne sont pas moins importantes.

En effet, la démonstration d’un accroissement prononcé des maladies cardio-vasculaires, de l’hypercholestérolémie, du diabète et du cancer du sein par l’ingestion, même en petites quantités, d’acides gras « trans » d’origine industrielle a été faite par les études conduites successivement.

Une étude sur l’obstétrique et l’allaitement aboutit au constat d’implications inquiétantes parmi lesquelles un poids de naissance moyen plus faible et une circonférence moyenne de la tête plus faible ; la présence d’acides gras « trans » pourrait de plus supplanter les graisses insaturées dans le lait maternel.

A la suite de ces travaux, des mesures légales et réglementaires sont intervenues dans différents pays pour limiter la quantité de graisses « trans » et tendre à éliminer la pratique industrielle qui les développait ; l’hydrogénation a ainsi été remplacée au moins en grande partie, l’extraction des huiles à froid a été relancée par la demande populaire.

L’enseignement principal de cette histoire pourrait bien être, si l’examen en était fait avec une stricte honnêteté, qu’en sonnant trop tôt l’alarme avec des données encore incomplètes, le résultat est parfois inverse au but visé mais le cafouillage ne se limite pas forcément à ce constat.

En effet, si la crainte de l’hypercholestérolémie, dont les données sont maintenant mieux établies, conduit à traiter de nombreux patients de manière chronique, aujourd’hui au moyen de statines, il semble que seules les hypercholestérolémies héréditaires comprennent un risque avéré justifiant un traitement médicamenteux.

Or si l’hypercholestérolémie familiale frappe environ un enfant sur cinq cents, soit 0.5 % de la population, ce n’est pas moins de dix pour cent des individus que l’on traite au moyen des statines, pour un risque qui n’est pas démontré et devient contesté au sein même du corps médical.

En regard des effets secondaires induits, pour beaucoup sans bénéfice évident, c’est déjà loin d’être bénin et moins encore en considérant qu’il s’agit d’un traitement perpétuel ; ceux qui ressentent d’intolérables douleurs musculaires ou ligamentaires, ceux qui voient fondre leur masse musculaire et perdent toute force aimeraient avoir au moins la consolation d’un avantage.

Quant au coût de santé publique ou plus exactement pour les assurances sociales, il alourdit considérablement la facture collective et assure de substantiels bénéfices aux fabricants.

Mais à quelle école devons-nous donc prendre nos sources pour protéger notre fonds sanitaire, puisque précisément les successeurs d’Hippocrate sont la souche même tant de la préférence contreproductive des margarines, que de la profusion injustifiée de traitements probablement inutiles ?

 

Composé de deux antirétroviraux le Truvada est une pilule bleue

Une nouvelle récente conduit à un regard critique différent, quoique peut-être similaire : un comité d’experts de l’agence américaine des médicaments recommande la mise sur le marché du Truvada®, un composé de deux antirétroviraux, en prophylaxie préexposition.

Ce remède est utilisé contre le VIH avec un succès appréciable et son administration serait mieux tolérée que certaines autres thérapies composées prescrites dans le même objectif ; mais il s’agit d’un traitement lourd dont les effets secondaires sont importants : sans tenir compte des effets moins fréquents, dans plus d’un cas sur dix : diarrhées, vomissements, nausées, céphalées, vertiges, hypophosphatémie.

Contrairement à un vaccin, dont les effets secondaires seront liés à l’administration tandis que l’effet primaire perdure, cette prophylaxie devrait être prise en continuité et engendrer donc constamment les inconvénients pour lesquels le patient se résigne lorsqu’il est contaminé, faute d’un meilleur choix, mais qui semblent disproportionnés dans une forme préventive, pour se protéger d’une possible infection.

Quant au coût de cette prophylaxie, il s’élève actuellement entre douze et quatorze mille dollars par an, soit bien d’avantage même qu’une cotisation d’assurance maladie.

Néanmoins les experts concluent que la prescription préventive à des hommes ayant plus de cinq partenaires par an serait rentable en réduisant la propagation de l’infection.

 

Retard d'un instant, efficace et sans effets secondaires

De quoi rester plongé dans la perplexité, tant quant à l’économie purement sanitaire qui verrait s’éroder au gré des effets secondaires la santé des patients pourtant sains, qu’au sujet du calcul purement monétaire d’une telle prophylaxie, qui ne saurait apporter mieux que l’usage du préservatif préconisé depuis plus de deux décennies, assorti d’un traitement post exposition en cas d’accident.

Seulement, il convient de relever quelques éléments : le laboratoire détenteur du brevet concerné est étasunien, les experts sont étasuniens, l’activisme des industries pharmaceutiques est fort et bien connu, la nation concernée est dépourvue d’assurance sociale, donc de préoccupation budgétaire de sécurité sociale au niveau de l’état.

 

Santé ou capital ?

Le champ est donc libre pour promouvoir, dans une pure action de marketing, une consommation onéreuse rentable pour le fournisseur, au détriment de toute déontologie, puisque l’aspect prophylactique n’est pas destiné à guérir ni à soigner, mais seulement à permettre le confort d’une activité sexuelle sans obstacle.

Et dans la poursuite même du marketing, le déploiement d’un lobbying pour exporter cette consommation, voire la justifier auprès des institutions sociales des états tiers, qui ne manqueraient pas de stimuler bien fortement les bénéfices de l’opération s’ils concluaient que l’intérêt de santé publique sanctifie la dépense d’une couverture, est la suite logique.

On peut imaginer facilement une propagande de pandémie pour soutenir cette ambition, et les dommages mentaux et sociaux qui s’ensuivraient, mais en matière de diffusion, le but prétend toujours justifier les moyens.

Cette conclusion rappelle l’évocation d’un professeur de Grenoble qui déclarait, en reconnaissant avoir lui-même été dans l’erreur en soutenant la prescription large de statines, qu’il s’est rendu compte de la puissance de conviction et d’évocation de l’industrie pharmaceutique.