A chacun son handicap

Avant l’extériorisation, la communication et le mouvement c’est-à-dire avant que n’interviennent les bases cognitives, la dignité, l’intégrité et la santé constituent sans aucun doute les droits fondamentaux dont le respect et la protection prédominent pour soutenir les droits humains.

Cependant une certaine relativisation est nécessaire dans la dialectique, puisque la nature dote assez injustement les individus dès leur naissance et dans leur endurance sanitaire, l’un bénéficiant d’un métabolisme sans faille quand l’autre est affligé d’une maladie congénitale ou d’une faiblesse de régénération.

Ainsi tandis que l’intégrité est mentionnée en toutes lettres dans les droits inaliénables de l’individu avec la dignité, la liberté et la libre expression, la santé reste absente de cette énumération pour n’être pas acquise naturellement.

En revanche depuis l’avènement des droits humains, l’égalité est le plus important concept et le fil conducteur essentiel, définissant les particularités compensatoires qui protègent les plus faibles et tendent à leur garantir un espace vital équitable.

Car l’humain dans sa nature grégaire est amené à réaliser rapidement l’injustice naturelle et, s’il veut défendre une égalité en droit et en fait, à souhaiter en atténuer les iniquités ou en compenser les effets, par exemple en supprimant les barrières architecturales afin de facilité l’accès aux personnes à mobilité réduite.

 

Premiers palliatifs

Impuissant à réparer les lésions de la nature, il peut néanmoins de la sorte en diminuer les affres et, ne sachant éliminer les handicaps, il peut encore tenter de leur apporter des prothèses.

Si les formes palliatives, comme les béquilles, ont existé déjà dans l’antiquité par le besoin le plus impératif et si, poussés par des besoins essentiels ou incités par des seigneurs fortunés, parfois combattants mutilés de guerres sanctifiées ou enrichissantes, certains ont su faire preuve d’une grande ingéniosité dans les moyens d’assistance, bien des siècles se sont écoulés avant que les moyens auxiliaires soient disponibles à la majorité.

Ce n’est qu’à la renaissance qu’apparaitront des moyens optiques praticables pour améliorer la vision des yeux à forte myopie, tandis que les lunettes ne seront véritablement connues qu’au siècle des lumières, pour ceux dont la fortune en permettait l’acquisition.

L’ascension de la notion d’universalité des droits humains fera naitre l’aspiration au droit pour chacun de disposer de tels instruments, adaptés à suppléer aux défaillances naturelles pour assurer tous les potentiels disponibles à ceux que la nature à mieux dotés.

La déchéance des prérogatives des seigneurs et la montée d’une conscience d’égalité de droit apporteront une attente déterminante et croissante de prise en charge des dysfonctionnements et des faiblesses, mais il faudra deux siècles encore pour que la conscience sociale intègre la prise en charge, par la collectivité, des déficiences natives, impondérables ou sénescentes, à travers des institutions comme la sécurité sociale ou l’assurance maladie.

Car le concept mutualiste fondamental de l’assurance est insatisfaisant à la tâche, puisque les antécédents sont exclus par principe et que, basé sur le calcul du risque, il pratique nécessairement la sélection des mesures de risques acceptables.

Il fallait donc impérativement développer le système de l’assurance sociale non sur un calcul primaire de risque, mais sur l’ensemble du coût social en prenant en compte la donnée humaine, c’est-à-dire en incorporant l’endossement des charges nécessaires à assurer une vie décente à ceux dont la constitution empêche la réalisation de l’autonomie.

Chaque pays a formé sa propre structure de sécurité sociale avec le système de santé, la prévoyance, l’encadrement ou l’endossement des personnes lésées et impotentes ou indigentes par d’autres causes.

Si les orientations, l’étendue et les structures sont variables, deux axes essentiels sont néanmoins assez constants : pallier aux handicaps (donner les moyens d’acquérir ou de restaurer l’autonomie) et aboutir à de bons résultats globaux (économie et efficacité des thérapeutiques).

Dans le système social suisse fragmenté, le premier objectif est surtout adopté par l’assurance invalidité tandis que le second est clairement la démarche de l’assurance maladie. Aucune cependant ne prend pleinement et directement en compte la perte de gain ni la limitation de capacités incomplètes.

 

Prophylaxie

C’est en partie la raison d’une limitation de la propagande prophylactique (vaccins ou moyens de stimuler les défenses naturelles des maladies fréquentes ou saisonnières) qui reste cependant assez fortement présente dans le domaine du dépistage, parce qu’en plus de sauver d’avantage et de diminuer les séquelles, la découverte précoce est un important facteur d’économie.

C’est aussi un motif économique qui conduit à réduire ou à éliminer certaines prestations, dans une situation où l’équilibre économique est la chimère derrière laquelle on court.

Cette course est en réalité liée à une vision caduque car l’essor des soins de santé apporte une espérance de vie, mais aussi un coût dont l’accroissement rendra inévitablement insupportable le financement du dispositif sanitaire par les cotisations individuelles pratiquées.

Aussi longtemps cependant que l’apport financier des primes par tête est une part déterminante du budget, la pression sur les dépenses sera difficilement tolérable, parce que l’ascension est une réalité inéluctable de l’avancement tant des moyens (médicamenteux, chirurgicaux, éducatifs, rééducatifs et d’accompagnement) que des attentes (vivre plus vieux mais dans quelles conditions).

 

Combler les trous ?!?

Les pays dans lesquels le financement est assuré par un prélèvement proportionnel aux salaires ne sont pas moins confrontés à la croissance des coûts et au déséquilibre entre recettes et dépenses et les difficultés budgétaires conduisent de la même manière à dépendre toujours d’apports du trésor public.

 

Le système suisse essentiellement consensuel ne facilite guère l’évolution vers une autre forme de ressource en favorisant les levées de boucliers, c’est-à-dire la protection des acquis plus que l’avancement vers la nouveauté, et donc la frilosité et le repli égoïste plus que l’innovation ou la progression visionnaire.

C’est pourquoi la gestation d’un système de santé solidaire et obligatoire après avoir été lente (l’actuelle Lamal n’a pas vingt ans) n’a abouti qu’à une structure de transition, dont la forme ne peut préserver durablement son équilibre et doit donc impérativement muter ou muer.

Car la marche vers les objectifs sociaux et sanitaires se doit naturellement d’évincer certaines traverses inflationnistes non profitables aux buts, mais n’éludera pas cependant l’accroissement des besoins objectifs liés à l’avancement de l’âge moyen de la population ni l’accentuation, difficilement mesurable, des maux liés aux pollutions variées de l’environnement, des conditions physiques ou des conditions mentales (stress), ni d’avantage les coûts des soins qui permettent de vivre sans cependant guérir (maladies chroniques).

Mais l’actuelle situation qui accumule les tensions et les pressions, les réprime ou les renvoie selon l’opportunité ou le déséquilibre du moment, au gré des impressions, des jeux d’influences et des lobbyings momentanément déterminants et réplique dans une comptabilité de ménagère ou d’apothicaire, pourrait bel et bien produire plus de distorsions que d’assainissements en ruinant la confiance et le sentiment de sécurité, dont les assurés ont besoin pour veiller de manière cohérente donc efficace sur eux-mêmes et sur les leurs.

D’autant qu’un aspect dommageable, déterminant lorsque la crainte du coût engendrée par la charge d’assurance mais aussi par les retards que nombre d’assurés prennent dans le payement des primes trop lourdes fait éluder les soins, touche les individus en cours de croissance chez qui les dégâts peuvent être définitifs, et un autre est à contresens des campagnes de dépistages, lancées pour diminuer un coût social en décès, en invalidités et en frais de soins.

 

Les lunettes sont des prothèses indispensables aux malvoyants, quel que soit le degré.

Une récente décision de ne plus apporter aucune indemnisation des frais de lunettes ou de lentilles suscite une inquiétude fondée dans ce sens car la période de croissance, si elle est celle pendant laquelle les évolutions correctives peuvent être déterminante, laisse de la même manière se prononcer certaines dégradations par défaut de prothèses ou d’encadrement.

Selon les récentes rumeurs, la prise en charge de lunettes en faveur des mineurs serait prochainement rétablie.

Au demeurant l’absence de prothèses optiques est toujours l’origine d’une dégradation même si la durée de l’inconvénient diminue en avançant dans l’âge, quoique l’affaiblissement de la capacité d’adaptation en augmente considérablement l’importance ressentie.

 

Les dents, une partie importante de la santé.

Mais que dire encore de cette configuration de santé qui exclut les soins dentaires et orthodontiques à l’exception de traitements réparateurs des conséquences de thérapies lourdes.

Pourrait-on cependant contester, et le voudrait-on, que les soins dentaires sont de nature sanitaire et que les soins orthodontiques, en plus de leur réalité sanitaire, sont une correction de défaillance naturelle ?

C’est pour la même raison de répartition des coûts que cet élément, comme la perte de gain, n’a jamais été inclus dans notre charpente de couverture sociale ; mais il est cependant important d’y songer car la capacité économique des bénéficiaires du salaire moyen est trop courte pour couvrir aisément ces besoins incontestables.