Un titre, un nom et deux dates simplement

Une demande de restitution des restes du roi Mwanbusta IV, décédé et enseveli à Meyrin en 1977, a été présentée par la République du Burundi.

Ce monarque est venu à Genève pour prendre des soins en 1965 ; le huit juillet 1966, il sera déposé par son fils intronisé sous le nom de Ntare V (le lion), lequel sera lui-même déposé par le capitaine Michel Micombero le vingt-huit novembre de la même année ; ce dernier abolit la monarchie et proclame une république.

Depuis, cette nation vécut dans l’agitation et, dès 1972, dans un état de guerre civile ou de génocide ; une grande confusion semble demeurer quant à l’histoire puisque les partis hutus tendent à requérir une qualification de génocide, que les organisations de rescapés tutsis réfutent en arguant que la thèse soutenue du double génocide camoufle une détermination planifiée d’extermination de leur ethnie.

Quant à Mwanbusta VI, il aura vu sa descendance mâle assassinée, son fils et successeur notamment, dernier descendant masculin de la dynastie, sera enlevé en Ouganda, puis exécuté au Burundi pendant cette période de massacre.

S’entretenant au cours de la même année avec le magazine Remarques Africaines, le roi Mwanbusta IV déclara néanmoins Pour moi, il n’y a jamais eu qu’un peuple composé de Burundais à parts égales. Je n’ai jamais toléré la moindre discrimination entre Tutsi, Hutus, Twa ou Muganwa.

Choqué par les évènements violents qui ont déchiré son pays, profondément meurtri par les disparitions brutales des siens (son fils Louis Rwagasore fonda le parti Uprona, gagna les élections en 1961, fut premier ministre une quinzaine de jours avant d’être assassiné), il exprima clairement le souhait de rester dans sa terre d’accueil et d’avoir sa sépulture en Suisse.

 

Un simple repos… éternel

C’est ainsi qu’un tombeau fut érigé à Meyrin pour un éternel repos, qui débuta en mil neuf cent septante-sept (soixante-dix-sept) et pourrait bien s’interrompre cette année puisque son retour au pays est prévu pour le cinquantenaire de l’indépendance, qui aura lieu le premier juillet prochain.

La famille, compétente en la matière, semble avoir donné son accord car chez nous déclare sa fille on dit que le père ne peut pas maudire ses enfants s’ils demandent pardon. Quand mon père régnait, le Burundi était un pays paisible. J’ai grandi jusqu’à seize ans sans savoir ce que c’était qu’une ethnie. C’est quand la guerre a commencé que j’ai compris.

Il est bien difficile de définir si son information a occulté certaines choses ou si elle ne veut pas les connaitre car il semblerait, à reprendre les informations publiées, que des massacres de hutus aient été connus déjà en 1962, puis, plus amplement, en 1965 après l’assassinat, le quinze janvier, du premier ministre hutu.

 

Cadavres alignés pour reconnaissance au Burundi

Voici un extrait des publications de cette année-là, sans précision de date ni de journal, hélas : « Un tribunal militaire, qui siège sans désemparer, aurait déjà fait exécuter 131 personnes : militaires, gendarmes et civils, toutes d’ethnie Hutu. Il s’agit d’ailleurs, semble-t-il bien, non pas uniquement d’une répression contre des personnes ayant fomenté le coup d’État, mais d’une précaution tendant à éviter qu’il puisse de longtemps y avoir d’autres velléités de rébellion populaire contre le Mwami (le roi) et contre la classe dirigeante Tutsi. »

Ce n’est cependant qu’en 1972 que l’on parlera véritablement de génocide : le vingt-neuf avril, des groupes hutus, encouragés par le parti des travailleurs, tentent de prendre le pouvoir et d’en écarter les tutsis. Le même jour, le roi Ntaré, dernier prétendant au trône, est assassiné.

L’insurrection sera réprimée avec férocité et entrainera de véritables actions de « purification », avec le triste bilan de presque cent mille morts. Les fonctionnaires, les enseignants, les médecins, les soignants, les étudiants et même les élèves du collège sont emmenés, puis exécutés à coup de triques ou de gourdins avant d’être déchargés par pleins camions dans des fosses préparées.

L’élimination sélective de ceux qui savent quelque chose, qui ont appris à lire et à écrire ou plus encore et qui sont hutus, se pratique quotidiennement. Toutes les écoles professionnelles et supérieures voient disparaitre les élèves hutus, mais aussi leurs enseignants de cette ethnie.

La réalité, notamment proportionnelle (il y aurait quatre-vingt-cinq pour cent de hutus), est difficile à apprécier mais l’ethnie hutu est majoritaire en nombre, tandis que l’ethnie tutsi est venue au pouvoir exclusivement depuis l’instauration de la république, avec le parti unique UPRONA.

En août 1988, des affrontements interethniques donneront prétexte à une nouvelle action irraisonnée de répression ethnique et l’hôpital de Boutaré, au sud du Rwanda, recevra quatre-vingts blessés, en majorité des enfants, marqués par des balles et des éclats de grenades.

Une autre information fait état de l’usage de napalm au moyen d’un hélicoptère ; des sources belges au Rwanda confirment la présence de brûlés parmi les réfugiés.

Le nombre de morts en 1988 n’est pas clairement établi, les estimations vont de cinq mille à cent mille ; le Haut Commissariat aux Réfugiés recense quarante-quatre mille réfugiés burundais au Rwanda.

 

Charnier mis à jour au Burundi

En novembre 1991 commence une nouvelle période de violence sélective, prétendument initiée par le Palipehutu (parti pour la libération du peuple hutu). Le gouvernement cite un chiffre de cinq cent cinquante et un morts, la commission d’enquête des organisations non-gouvernementales parle de trois mille et ajoute que le chiffre pourrait être multiplié par dix.

En 1993 eurent lieu des élections ouvertes au multipartisme : les présidentielles seront remportées le premier juin par un opposant du Frodebu, parti en majorité hutu, Melchior Ndadaye, premier hutu à accéder à cette position. Son parti remportera également les élections législatives le vingt-neuf juin.

Dès le lendemain de l’annonce des résultats, les journaux extrémistes tutsis montent aux créneaux et crient au coup d’état ethnique, et que la minorité n’acceptera pas la loi du nombre : ils appellent à manifester et à une radicalisation ethnique.

Pourtant le président désigna comme premier ministre une femme tutsi, membre de l’UPRONA.

Melchior Ndadaye fut assassiné le vingt et un octobre 1993, lors d’un coup d’état qui permit la reprise du pouvoir par l’UPRONA et ses dirigeants tutsis.

Cette action déclencha une révolte et même une guerre civile, au cours de laquelle des milliers de tutsis seront assassinés par la majorité hutu déterminée à exclure une nouvelle domination par la minorité tutsi. Des dizaines de milliers d’individus, tutsis ou hutus modérés, seront éliminés. L’armée réprimera très durement la population hutu.

Le quatorze janvier 1994, tandis que la capitale voit se succéder les massacres, un nouveau président est élu : Cyprien Ntaryamira est issu du Frodebu et nommera un premier ministre des rangs de l’UPRONA pour tendre à un gouvernement d’union nationale.

Le pays est alors dans un grand désarroi : huit cent mille exilés, cent quatre-vingt mille déplacés, de multiples mouvements incontrôlés qui s’improvisent en milices ou en exécuteurs, une totale insécurité et une absence de droit réel.

Le six avril 1994, l’avion qui transporte Cyprien Ntaryamira et son collègue rwandais Juvénal Habyarimana est détruit en vol par un missile. C’est le début d’un génocide tutsi au Rwanda voisin.

Ce n’est que le trente septembre que sera nommé un président par intérim, lequel sera révoqué par un coup d’état le vingt-cinq juillet 1996, par lequel Pierre Buyoya, précédemment président de 1987 (après un coup d’état) à 1993.

Les exactions perdurent dans le pays : pour exemple, le onze juin 1995, des centaines d’étudiants hutus sont sauvagement assassinés par leurs condisciples tutsis au sein même de l’université ; le vingt-trois novembre 1995, le chef du parti Shawania-Frodebu interpelle en fustigeant les forfaits commis par l’armée.

Il est, écrivait-il, scandaleux, intolérable et inadmissible que près de 500 citoyens innocents soient massacrés dans une petite zone comme Gisagara, que plus de 2000 citoyens innocents soient massacrés en un mois dans un petit pays comme le Burundi et que ni le gouvernement, ni les médias publics et privés n’en disent aucun mot.

Le coup d’état de 1996 provoquera un embargo général des pays voisins, qui sera toutefois levé après la désignation d’un vice-président hutu et la constitution d’un gouvernement en parts égales tutsi et hutu.

 

 

Camp de "regroupement" au Burundi

Mais une autre évolution suivra rapidement cette nouvelle gouvernance : les camps de regroupement que Nelson Mandela nommera plus clairement camps de concentration.

Le but déclaré était de réunir les insurgés et d’isoler les rebelles mais les conditions des déplacements, souvent accompagnés de destruction des maisons, imposaient une telle promiscuité au détriment de toute hygiène que la mortalité prenait l’apparence d’un objectif sinistre.

Cette politique fut interrompue et les camps démantelés par décision du gouvernement au deuxième trimestre de 1997, les paysans furent renvoyés à leurs terres (souvent sans plus de maison), alors que la population des camps s’élevait à trois cent cinquante mille personnes environ.

Mais les déportations avaient atteint leur but : la capitale était pratiquement épurée de la population hutu, occupée uniquement par des tutsis ou presque, tandis que le reste de cette ethnie vivait essentiellement dans les villes ou dans des zones protégées par l’armée. Les groupes ethniques étaient presque entièrement distribués par régions, voire ghettos.

Dès 1998, des négociations pour la recherche d’une solution d’unité nationale, de retour à la paix et de restauration d’un état de droit sont conduites par l’ancien président de la Tanzanie, Julius Nyerere, décédé en 1999 et qui sera remplacé par Nelson Mandela, sous l’égide duquel sera signé un accord de paix le vingt-huit août 2000, à Arusha, en Tanzanie.

Producteur d’espérance dans ce pays exsangue des violences répétées, le traité aura sans doute aussi beaucoup déçu, non parce qu’il ne fonctionne pas, la transition a bien eu lieu et la démocratie est rétablie, l’administration, le gouvernement, l’armée sont maintenant composés de manière ethnique équilibrée, sans que ce panachage soit parfait ni sans critiques, mais surtout parce que le pays reste soumis à des violences qui ne sont pas sanctionnées.

Le sept juillet 2003, les forces hutus du parti CNDD-FDD en coalition avec le parti Palipehutu-FNL attaquent Bujumbura : quarante mille habitants fuient la capitale. Un accord de paix, dit protocole de Pretoria, est signé le quinze novembre qui fait entrer le CNDD au gouvernement où il détient quatre ministères, et lui assure des postes de haut rang dans les institutions, conformément à l’accord d’Arusha.

Le CNDD-FDD, majoritairement hutu, s’impose dès lors comme la principale formation politique en obtenant la majorité absolue aux élections municipales du cinq juin 2005 avec 62.9 % des voix, contre 20.5 % au Frodebu et 5.3 % pour l’Uprona (ancien parti unique).

Cette recomposition du paysage politique met fin à la rivalité entre le Frodebu et l’Uprona après des années de guerre civile, mais ce scrutin n’est pas exempt de violence car certains rebelles du Palipeutu-FNL n’ont pas déposé les armes.

Le CNDD-FDD remportera encore les élections législatives le quatre juillet et les sénatoriales le vingt-neuf juillet 2005. Son dirigeant, Pierre Nkurunziza, sera élu à la présidence le dix-neuf août et investi le vingt-six août.

En 2010, les nouvelles élections communales du vingt-six mai donnent au CNDD-FDD une majorité de deux tiers. Mais les partis hutus signataires de l’accord d’Arusha dénoncent une fraude massive que ni l’ONU, ni l’UE n’ont constatée dans leur fonction d’observateur.

Peu après, une émeute éclate dans un faubourg de la capitale acquis aux opposants au CNDD-FDD, après la découverte d’une urne remplie de bulletins de vote non décachetés. Le deux juin, plusieurs chefs des opposants hutus sont arrêtés.

Le lendemain, les partis d’opposition hutus décident d’un boycott complet des prochaines élections présidentielles et le sept juin, le gouvernement interdit toute campagne pour l’abstention, ce qui durcit le conflit.

Le président fait alors campagne seul, s’assurant la victoire, mais dès le douze juin 2010 éclatent à nouveau des attaques à la grenade et des échauffourées.

Actuellement, ni la sécurité, ni l’application du droit ne sont assurés et les violences sont nombreuses, les assassinats multiples pour lesquels peu de sanctions aboutissent.

 

Pierre Claver Mbomimpa lors de la remise du prix Henry-Dunant

Le cinq avril 2011, le prix Henry-Dunant fut remis à Pierre Claver Mbomimpa, citoyen du Burundi et président de l’Aprodh (Association pour la PROtection des Droits Humains), dont il fut fondateur en 2003 et à la tête de laquelle il mène un combat perpétuel pour le respect des droits de l’humain dans son pays, ainsi que pour l’assistance aux victimes et aux prisonniers, mais aussi contre l’impunité qui règne envers les assassinats perpétrés.

Il dénonce constamment cette impunité, qui est la gangrène de ce pays où « une main invisible » soutient les tueries, dont les auteurs ne sont le plus souvent pas inquiétés, et dénombre au moins cent soixante et un assassinats pour le premier trimestre de 2012.

Si les burundais ont manifestement un grand besoin de symboles pour favoriser une nécessaire réconciliation nationale, et si la mémoire d’un roi qui fut pacifique et se montra toujours attaché au respect de chacun, quelle que soit son ethnie, est certainement une référence à un meilleur passé, la dépouille du roi n’arrivera pas sur un territoire pacifié.

Quant à son fils, Ntare V, dont les restes font l’objet d’une recherche par ADN, il participera sans doute aussi aux cérémonies du jubilé et de la réconciliation mais ne semble pas être destiné aux mêmes valorisations : accédant au trône par une révolution de palais, il n’a pas été intronisé dans les mêmes rituels de sacralisation car cette intronisation, du vivant de son père, est considérée comme sacrilège.

Mwanbusta VI justifie une pensée profondément émue : trente-six ans après son trépas, il prendra donc son bâton de pèlerin pour s’efforcer de ramener une sérénité à ce peuple qu’assurément il a aimé. Même pour un défunt, c’est un grand et muet mérite.