Au début est la naissance, étincelle de vie

Premier élément évident des droits de l’homme (humain s’entend bien), le droit à la vie est inscrit aussi dans les constitutions des états, parce qu’il est un droit fondamental.

Cependant si ce droit paraît couler de source au premier abord, il engendre inévitablement beaucoup de choses inhérentes à la définition même de la vie.

Il ne saurait être seulement question du droit d’être vivant, qui ne peut être généré par une loi ni par un principe, mais plutôt du droit de le rester ou même de le devenir.

Le nouveau-né n’est encore, en effet, qu’une vie tellement fragile et dépendante, qu’il n’est pas insensé de considérer qu’il va encore acquérir la vie dans ses premières années et qu’il est donc nécessaire de lui garantir les conditions de cet accès à la vie.

Dans la même ligne, ce sont les conditions qui permettent la vie et son maintien qui deviendront l’objectif de ce droit de vivre : droit à la nourriture, à l’air et au soleil qui sont indispensables à la vie, droit aux soins de santé par lesquels on évite de la perdre, droit au logement pour se protéger du froid.

En un certain sens n’avons-nous cependant cité encore que des conditions de survie, puisqu’avec le mot vie on peut aussi entendre la manière de vivre, l’intensité de cette forme et la satisfaction qu’elle apporte.

Mais cet aspect ne saurait, lui, être considéré comme un droit fondamental, non que chacun ne puisse y accéder mais parce que les conditions qui fondent le bonheur sont bien trop variables et trop individuelles pour être prises en compte par un élément juridique.

Le choix du mode de vie et des orientations de chacun, qui est aussi une interprétation de ce droit à la vie, n’est cependant garanti que dans une mesure définie par nombre de règles et selon les conditions pécuniaires qui sont la première limite, souvent la plus implacable.

Dans les grandes lignes, cette indépendance des modalités de la vie de chacun se réalise, et parfois se définit, selon la tolérance ou l’indifférence de l’entourage, c’est-à-dire à la condition que personne n’en ressente de dérangement : au-delà, ce sont les directives ou lois établies par chaque société qui protègent ou interdisent la manière de vivre de chaque groupe ou individu.

Néanmoins, s’il existe des frontières à la liberté de chacun, le choix de sa propre vie reste une partie logique du droit à la vie, dans toute la mesure où l’individu seul est concerné.

Cage toracique, l'ossature en vêtement

Dans la même vision, nos sociétés reconnaissent à chacun la liberté de disposer de son corps, qu’il s’agisse de tatouages, de piercings, de chirurgie esthétique ou de quelque autre chose, dans la mesure où l’individu est civilement capable, c’est-à-dire doué de raison.

En contradiction flagrante avec ces notions de libre disposition de soi-même, nos sociétés s’opposent, par leurs lois mais aussi par toutes leurs institutions, à la liberté individuelle d’interrompre sa vie, d’y mettre fin dans un geste calme et réfléchi, volontaire et raisonné.

Dans le cadre de tentatives de suicide, il n’est cependant pas illogique de faire appel immédiatement aux compétences psychiatriques, puisque nombre de mouvements suicidaires sont générés par des états dépressifs qui, pour être insupportables, sont souvent néanmoins passagers.

Véritable exhibition, le visage tatoué

Il n’en reste cependant pas moins de nombreuses situations dans lesquelles une personne se trouve devant une vie qu’elle ne veut pas sans pouvoir en modifier les conditions essentielles, celles-là même qui lui sont insupportables.

C’est certainement bien plus à la peur de la mort, qui envahit la plupart de nous, que l’on doit les résistances et les oppositions à cette réalité pourtant logique et simple : le droit de chacun de disposer de sa vie ne peut pas excepter la liberté de l’achever, lorsqu’elle ne lui est plus supportable, voire lorsqu’elle ne lui donne plus de satisfaction.

Depuis quelque temps nos structures sociales ouvrent une porte de service plus ou moins grandement : la voie du suicide assisté dans des conditions plus ou moins strictes.

Ainsi admet-on enfin qu’il n’est pas acceptable d’imposer de faire perdurer les douleurs que l’on ne peut ni évincer, ni guérir, mais toujours avec des barrières bien étroites, comme l’existence d’une prochaine issue létale.

Encore applique-t-on au-delà de la raison les conditions posées, comme dans cet exemple au sujet duquel j’ai déjà écrit où Daphné, médecin, est intervenue auprès d’un patient qu’elle connaissait et dont la détermination avait été clairement établie, lui apportant la potion de délivrance.

Mais la récente évolution de l’état du patient le rendait totalement incapable de s’administrer lui-même cette libération et le cas de conscience fut cornélien : transgresser la règle qui veut que le moribond prenne lui-même le médicament ou l’abandonner à son malheur, nonobstant toute la démarche déjà accomplie.

Elle assuma son devoir moral, mental et social pour mettre fin aux tourments du supplicié et fut déférée devant la justice pour l’avoir fait ; acquittée parce qu’il n’était pas possible de ne pas l’approuver, elle subit cependant une procédure longue et pénible.

Comment cependant peut-on admettre que nos sociétés ou nos autorités s’arrogent ainsi le droit de condamner certains à vivre dans une souffrance qui persiste et peut longtemps perdurer, qu’elle soit physique ou morale.

Naturellement la solution n’est pas simple à envisager, puisque toute action par laquelle quelque personne perdra la vie est susceptible de laisser perpétrer des abus, mais la simple existence de déclarations répétées de l’intéressé, dans un contexte aux conditions vérifiables, suffit à écarter de tels risques.

La potion d'émancipation qui libère de la vie

Le tabloïd de Lausanne publiait récemment un exemple qui interpelle, étonne ou intrigue : celui d’une octogénaire en parfaite santé physique et morale, entendons bien sans souffrances déclarées, qui mène au tribunal de Strasbourg sa requête d’obtention d’une ordonnance de pentobarbital sodique, produit utilisé pour l’assistance au suicide, que les médecins lui refusent puisqu’elle ne souffre d’aucune maladie psychique ni somatique.

Les aspirations de cette candidate ne sont pas expliquées et ne transparaissent pas car, si elle est manifestement seule, n’ayant ni convolé, ni engendré, elle ne parait cependant pas isolée puisqu’elle conduit, avec l’aide d’un avocat, une action parvenue déjà jusqu’au tribunal fédéral.

Aurait-elle peur de perdre sa capacité d’action et de mouvement ou manquerait-elle complétement de buts et de motivations, rien ne laisse comprendre son chemin de réflexion ; mais sa volonté de terminer sa vie dignement, sans action brutale et avec la sécurité d’aboutir, est clairement déclarée.

Dans un précédent cas où le patient arguait de sa bipolarité, le tribunal européen a rejeté la demande en janvier 2011, alors même qu’il ne peut faire de doute que l’atteinte à la santé de ce patient est lourde, difficilement supportable et durable ; il n’est donc pas vraiment crédible qu’il dépasse ici les réserves qu’il a déjà exprimées.

Il est vrai par ailleurs que l’action est conduite très indirectement, puisqu’elle vise, concrètement, à obtenir une injonction d’ordonnance pour la délivrance du produit : c’est faire fi de la libre conscience du praticien, qui ne manquera pas d’être évoquée comme un obstacle, c’est aussi violer les institutions médicales que sont les collèges, les fédérations et même les hôpitaux.

Le fond du sujet reste bien, néanmoins, la reconnaissance et la délimitation du droit à disposer de sa vie pour y mettre fin, soit pour se délivrer d’une souffrance insupportable, soit pour évincer une dégradation inacceptable, soit pour quelque autre raison morale ou philosophique, dans la mesure où le requérant est capable de discernement.

Faudra-t-il rencontrer des martyrs pour faire avancer cette cause ?

Ce n’est pas exclu car une détermination forte pourrait aussi amener à une grève de la faim sans fin, ou plus exactement dont la seule fin soit fatale.

La demande légitimement exprimée par les candidats à cette euthanasie est bien différente : pouvoir aboutir à l’expiration sans crainte, sans doute et sans souffrance !