Quand l’humanitaire est fait par le buzz … et quand les médias disent n’importe quoi.

Au départ était le projet de Jason Russell et Laren Poole de réaliser un documentaire sur l’Ouganda et les conflits qui y régnaient depuis 18 ans déjà, en cette année 2003. Partis avec caméra et motivation, ils revinrent avec des images de cauchemar  et un sentiment d’amertume. Peut-être n’étaient-ils pas près à être confrontés à la réalité, peut-être se sont-ils trop impliqués. Mais trop est-il le mot juste ?

Là où certains se seraient contenter de parler des exactions qu’ils constatèrent sur place, puis se seraient endormis sur un bon verre de scotch en se lamentant qu’on ne pouvait rien y faire, que de toute façon le monde était pourri, eux décidèrent qu’ils en feraient leur prochaine bataille. Il revirent avec la promesse faite à un enfant, de tout entreprendre, eux, hommes nantis et blancs, pour que tout cela change.

C‘est du moins la façon dont les réalisateurs nous présentent les évènements à travers ce film, qui  provoque de multiples réactions. Profitez, celui-ci est sous-titré en français contrairement à la source généralement citée, qui elle est en anglais (sur Vimeo).

Toujours selon eux, de cette expérience ils en ont tirés la motivation de créer une association : Invisible Children (http://www.invisiblechildren.com/about.html). Son but est de tout mettre en oeuvre pour qu’un certains Joseph Kony, criminel de guerre notoire,  puisse être arrêté et traduit en justice.

Mais le projet est double. Et là, beaucoup ont « buggés » (bugg = erreur dans un programme qui le fait fonctionner anormalement) et se sont arrêtés à une simple levée de fonds en faveur d’une cause que certains considèrent comme étant trouble (j’y reviendrais plus loin). Pour ceux qui se sont accordés ces 30 minutes que dure le film (publicitaire et accrocheur, je l’accorde volontiers) de leur vie qu’ils auraient pu passer dans les bouchons en rentrant du travail, l’introduction et la fin de celui-ci vont plus loin que le simple défit humanitaire : il s’agit de mettre le doigt sur un nouveau pouvoir, ou un pouvoir 2.0, qui existait déjà mais qui de cette manière évolue considérablement. Ce pouvoir est celui de l’opinion publique, et de la Presse.

Bien que cette dernière (la Presse)  soit accusée régulièrement de manipuler la première (l’opinion publique), ce qui est loin d’être faut,  il faut lui rendre justice en ceci que la Presse n’est qu’un langage, et que c’est l’être humain qui manipule souvent par le langage, cherchant à rallier (dans une conversation par exemple) son interlocuteur à sa cause. Et que nous aimons penser à PTI que nos lecteurs jouissent du libre arbitre et de suffisamment de bon sens pour être capables de se faire leur propre opinion. Parenthèse fermée.

Parce que l’opinion publique est aussi importante pour les dirigeants de ce monde que le pétrole, que ce levier pourrait tout aussi bien être initié, non pas par la rédaction d’un grand journal ou au cours d’une émission télévisée, mais par un simple quidam qui s’en donnerait les moyens.

Il s’agit bien là, et c’est évoqué au début du film, de la démonstration ambitieuse que chacun d’entre nous peut, si ses interlocuteurs lui donnent ce crédit,  avoir le pouvoir d’un congrès américain. Une démonstration de pouvoir « du peuple, par le peuple, pour le peuple ». A l’instar des révolutions qui parsèment le monde ces derniers temps, avec des résultats parfois mitigés, mais initiées, organisées et acceptées au travers des communications, réseaux sociaux en tête. Une sorte d’hyper démocratie directe, dont le souci est d’intéresser les décideurs aux préoccupations populaires.

Cette partie, complètement éludées des débats Internet et articles que j’ai pu lire, est pourtant presque aussi importante que celle concernant le sauvetage de milliers d’enfants destinés à la mort, à l’exaction, à l’esclavage. Car c’est loin des premiers plans politiques ou économiques que se déroulent aujourd’hui, partout dans le monde, les drames auxquels nous désirons échapper et desquels nous désirons sauver les autres. C’est ce cri qui se résume par « yen a marre que personne ne dise rien parce qu’il n’y a pas de pétrole ». Surtout que c’est parfois l’inverse, « on y va pas » parce qu’il y a du pétrole, des diamants, un emplacement militairement stratégique, et que le gouvernement en place (et donc seul interlocuteur) est très probablement soutenu par les puissances économiques ou politiques de ce (merveilleux) monde. Bref, un cri du coeur, « d’en bas dans la fosse » comme j’aime à dire.

D’où une première conclusion : ceux qui se sont mis à disserter au  sujet de ce projet, se sont-ils contentés de survoler une vidéo (dans une langue étrangère si ça se trouve !), de guigner dans Google si quelqu’un disait que c’était du pipeau, ou ont-ils pris le temps d’y réfléchir et d’effectuer de vraies recherches ?

Voilà en ce qui concerne mon premier coup de gueule. Si vous avez eu la force de supporter ma lecture (?) jusqu’à présent, restez encore un peu, le vif du sujet, ou plutôt la petite partie retenue par les médias, ne va pas tarder à m’en faire pousser un second. Mon but n’étant pas de vous abreuver de verbes pieusement pêchés dans mon ulcère, mais d’essayer de vous donner un maximum d’éléments, vous permettant justement d’être à même de juger, et non pas d’être manipulés.

La controverse s’organise autours de deux pôles principaux : le crédit de l’organisation Invisible Children, et l’utilité d’une action en Ouganda. Preuve encore une fois que certains n’ont pas cherchés plus loin que le bout de leur nez. Ainsi, cet article du NouvelObs, qui se pose la question des aspects sous-jacents ou cachés, et qui pour parvenir à la démonstration du titre de son article « Kony 2012 : cette étrange campagne qui sent le barbouze » mentionne : « Car Invisible Children est avant tout une association controversée qualifiée, comme le rappelle le site Daily What, de « trompeuse », « naïve » et « dangereuse » par un professeur de Yale, et accusée de « manipuler les faits dans un but stratégique » par la très sérieuse revue Foreign Affairs. »

« … avant tout … ». Avant tout quoi ? Avant qu’il s’agisse d’une organisation à but humanitaire ? Le Daily What rappel qu’il s’agit d’une organisation controversée ? Controversée par qui ? Par Visiblechildren, un site qui crie au scandale et avançant des affirmations fausses ou calomnieuses (j’y reviendrais) ? Je le mentionne ici car la plupart du temps les chiffres cités ailleurs en sont repris. Quand plusieurs personnes commettent la même faute au même endroit, hmmm ça me rappel l’école et les coups d’oeil sur la feuille du voisin. Site qui, ceci dit en passant, à été enregistré par une entreprise s’appelant « Ershaghi Immigration Law Center », et spécialisé dans l’immigration aux Etats-Unis. Plus controversé, il n’y a pas. Bref, je me répète, mais controversé par qui ? Selon cet article du NouvelObs (que mon confrère me pardonne, je n’ai absolument rien contre lui, j’apprécie son analyse mais conteste ses sources) il s’agirait d’un professeur de l’université de Yale. Qu’on se le dise, Monsieur Christopher Blattman, professeur assistant, mène une étude sur les conséquences des guerres civiles. Il en a les compétences (à ce que j’ai pu en jugé ici) et s’il est vrai qu’il abordait  le sujet d’ Invisible Children sur son blog en 2009, les termes « trompeuse, naïve et dangereuse » n’était pas destinés à l’association mais je cite « à l’idée d’être le sauveur des enfants africains », entre autre selon lui parce qu’il s’agirait d’une vieille culpabilité d’homme blanc (on appréciera) et qu’à trop vouloir bien faire, on prend le risque de trop faire, et parfois de mal faire. Problème de traduction de l’anglais à l’anglais  au DailyWhat ? Ou, juste quelques mots sortis de leur contexte, attribué à un personnage qu’on image mal se tromper sur un sujet, et balancer au publique pour faire un titre ?

Visible Children, le fameux site ouvrant la controverse (il est nécessaire d’en avoir une, mais alors qu’elle tienne la route) et mis en ligne par un étudiant canadien … spécialisé dans l’immigration aux Etats-Unis ? Selon le site Whois qui rassemble les données des propriétaires de site web, il s’agit bel et bien de l’entreprise Ershaghi Immigration Law qui a déposé ce nom de domaine. Et n’est autre qu’un cabinet d’avocats … en Californie. Qui aurait bien pu saisir un cabinet d’avocat pour discréditer une ONG qui attire trop l’attention sur des faits se produisant à l’étranger ? Et pourquoi, comme par hasard, un cabinet d’avocat spécialisé dans les questions touchant les étrangers et en contact avec une clientèle, entre autre étrangère, et pourquoi pas ougandaise ? D’accord, ce ne sont là que mes suppositions, mais il s’agit d’un indice à ne pas ignorer.

Bon, mais qui est Grant Oystonalors ? Hmmmm … un photographe, au Canada, qui, effectivement, a ouvert un blog sur lequel il donne son opinion sur le sujet. On ne va peut-être pas en faire le tour, il y en a beaucoup comme cela. J’en ai juste retiré des informations allant dans le sens de « la guerre ne doit pas être une affaire gérée par des civiles » ou encore un journalistes ougandais (de quel camps?) qui prétend que Kony n’est pas un criminel. Bref…

Et puis il y a cette photo, sur laquelle les fondateurs de visible children posent, arme à la main. Mon dieu que la liste est longue. Plus que celle des infamies commisent en Ouganda par le LRA ? Ok, je vais aller dans un conflit armé, avec ma lampe de poche et mon couteau de poche.

Enfin (ouf!) le fait que, paraît-il, un site sensé attribuer une note aux ONG, le CharityNavigator, qui ceci dit n’est pas non plus un organisme officiel, et qui aurait attribué une note de 2 étoiles sur 5 à l’association anti Kony. Soit, mais si on suit le lien que je viens de poster, on constate qu’il s’agit de 3 étoiles sur 4 … il n’y en a pas 5, le site ayant cessé cette notation le 20 septembre 2011. Ca sent le réchauffé. Ah non, ça sent le « visible children » qui justement mentionne ces chiffres ! Principale critique, du reste : les fonds sont alloués principalement à la communication, et pas aux actions sur place. Bon, il y en a encore qui n’ont pas compris qu’il ne s’agissait pas de construire une école, mais d’informer la population mondiale sur un sujet … et sans communication, ça va être dure. Et pourquoi cet acharnement à ne citer que CharityNavigator ? Car il y en a d’autres des sites de notations d’ONG ! The SandDiego Fundation par exemple.

Finalement (oui j’avais dit « enfin », mais j’ai oublié quelque chose) l’argent serait destiné à financer l’armée gouvernementale ougandaise, coupable elle aussi d’exactions (certainement, on en discute pas, une armée n’a rien de caritatif). Là, je me poil. Quel argent, s’il est intégralement dépensé dans la com ? Et en quoi l’armée ougandaise en aurait-elle besoin, puisqu’elle est assistée de consultants  militaires envoyés par Obama (ainsi que les financements en pièces jointes). Toujours pas compris que le but a atteindre pour cette organisation est justement que ces consultants ne soient pas retirés d’Ouganda, parce que l’opinion se désintéresserait du cas, et que, campagne électorale américaine oblige, c’est justement le bon moment pour en faire un sujet à défendre ?

Bravo, tout est faux, il fallait juste chercher autant sur les controverses que sur les dires des fondateurs.  Voilà que j’en entends qui argumentent que si mon seul but est de critiquer les articles des autres, c’est chose un peu facile. Alors je le répète, je ne fais que soumettre à votre expertise les « on dit » de certaines sources, citées dans ces articles, qui elles devraient se remettre en question. Faute de quoi, nous nous retrouvons comme c’est souvent le cas, avec un article à charge. Puisque vous devrez juger, il fallait bien un avocat, un procès ne peu se faire qu’avec un seul procureur, n’est-ce pas ?

Allez, pour ne pas faire de jaloux, le site (généralement) sérieux Rue89 s’y met aussi. Le même jour que son confrère du NouvelObs … ah mais j’oubliais, depuis fin 2011 ils se sont associés. Bref, nouvel article à charge, avec d’autres arguments … mais là, je me suis inquiété. Car celui-ci se réfère essentiellement à l’article du Foreign Affairs. Et dans ce bel article on y apprends que Kony n’est pas si méchant que ça, puisque les exactions commises ont été exagérées par les ONG sur place. Dont Human Rights Watch. Bon, c’est vrai, c’est un gentil. Raison pour laquelle il est en 2006 en tête de liste des personnes recherchées pour crime contre l’humanité par Interpol.  Interpol qui agit sur demande de la Cour Pénale Internationale (des amateurs qui n’y connaissent en rien ?). Mais ces éminents rédacteurs, eux, évitent bien de citer une quelconque source ou preuve pour appuyer le fait que les organisations humanitaires ont exagéré les faits et les chiffres. On mettra ça donc sur le compte de l’opinion personnelle.

J‘aimerais comprendre. D’un côté des suppositions, de l’autre des faits. Je vous laisse juger.

Mon opinion personnelle, maintenant. Oui, tout le monde y est allé de la sienne, alors je ne vais pas m’en priver !

Même si le monde est rempli de crimes, même s’il ne s’agit là que d’un seul d’entre eux, heureusement qu’il existe des personnes pour s’en soucier, et pour essayer de soulever une armée de voix populaires. Même s’il devait s’avérer que les moyens employés ne seraient pas clairs, ce qui est loin d’être prouvé à mon avis, si moins de souffrance en est le résultat, je dis tant mieux !

Maintenant tout le monde sait qui est Joseph Kony, ce que lui reprochent les autorités officielles, et ce qui se passe encore aujourd’hui ou en Ouganda. C’était un des deux buts de Kony2012, et c’est réussi. Qu’il soit encore en Ouganda ou ailleurs, le malheur dont on nous parle est bel et bien là-bas. S’il n’y avait rien à y faire, Wahington n’aurait certainement pas hésiter à rapatrier ses hommes.

Et puisqu’il s’agit de mobiliser les masses aux états unis, campagne électorale à l’appui, pourquoi, nous, européens, n’aurions-nous pas aussi cette opportunité. Qu’un Nicolas Sarkozy, un Hollande, un Borloo se mette en tête de sauver le monde ? Ah non, en France, on patauge dans les attaques personnelles. A chacun son style de présidentielle !

Merci de m’avoir suivit dans cette fastidieuse tâche.

Cover the night – le 20 avril, les fans sont mobilisés pour afficher le matériel fournit par Invisible Children