« C’est l’histoire d’un homme qui tombe d’un immeuble de 50 étages. A chaque étage il se répète : Jusqu’ici tout va bien. » En tournant le film La Haine, Mathieu Kassovitz s’attaquait à un sujet sociopolitique des plus épineux : l’engrenage de violence entre forces de l’ordre et jeunes de banlieues. Automne 2005, état d’urgence ! Le monde entier avait les yeux rivés sur la révolte des banlieues qui avait enflammé la France. « Ces évènements témoignent d’un malaise profond » avouait Jacques Chirac, qui avait enfilé l’habit du sage dans l’espoir de calmer les esprits. «Je veux dire aux enfants des quartiers difficiles, quelles que soient leurs origines, qu’ils sont tous les filles et les fils de la République». Manière d’inscrire l’Etat en faux par rapport aux termes de « racailles » et « nettoyage au Karcher » dont avait usé son ministre de l’intérieur, Nicolas Sarkozy.

Le génie du cinéaste dont la sombre prémonition allait être dépassée par une réalité bien plus noire pouvait-il cependant imaginer qu’à quelques mois près, des rôles étaient distribués dans un tout autre scénario aux relents d’engrenage qui allait échapper à ses acteurs. « Une fable » selon la déclaration de Nicolas Sarkozy en 2009, pour décrire les revirements de l’enquête sur « l’attentat de Karachi », qui, en 2002, avait fait 14 morts dont 11 Français. Ce qui n’est pas de l’avis des juges d’instruction qui mettent l’accent sur une piste jusque là ignorée : ce drame aurait été le résultat de non versement par la France, à des décideurs pakistanais, de commissions sur des marchés de ventes d’armes. Une décision, selon l’ancien ministre de la Défense Charles Millon, qu’aurait instruite Jacques Chirac. Vainqueur de la présidentielle de 1995, il n’avait pas oublié « la trahison » de Balladur. Plus qu’un mobile, l’enquête aurait mis le doigt sur de probables rétro-commissions dédiées au financement de la campagne électorale de ce dernier.

Dans un dossier explosif, paru dans le quotidien Libération du 2 janvier, le ministre du budget qu’était Sarkozy en 1994 est cité pour avoir validé la création de la « Heine », société luxembourgeoise utilisée lors de ce marché pour verser des commissions. A une lettre près, la « Heine » serait un autre film d’action sur fond de haines éminemment politiques, dont l’intrigue de l’engrenage l’emporte sur l’effet cinématographique.

C’est l’histoire d’un homme qui tombe… S’en sortira, s’en sortira pas… On ne peut ignorer la ligne éditoriale de Libération (bien qu’il semble disposer de sources fiables), ni le timing de l’ouverture de la chasse électorale. Il ne faut pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué. Avec le handicap d’un bilan quinquennal en moins, Sarkozy s’était accaparé l’Oscar du meilleur rôle en renversant à son avantage la vapeur de l’affaire Clearstream, en son temps, s’érigeant en chef suprême sur le corps d’un des derniers rescapés de la Chiraquie : Dominique de Villepin.

La production ciné-politique de 2011 a été féconde : DSK, Berlusconi, condamnation de Chirak et la fin d’une lugubre série de dictateurs arabes. Jamais la vie n’aura autant été une scène de théâtre où désormais la politique relève de la tragicomédie… de la bipolarité au sens psychanalytique du terme, où l’on en rit et on en pleure à cœur joie.

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